Lutte contre le terrorisme. La loi utilisée pour faire taire la presse critique

La législation anti-terroriste au Cameroun, adoptée en 2014 dans le cadre de la lutte contre le groupe djihadiste nigérian Boko Haram, est utilisée pour réduire au silence les journalistes qui traitent des sujets sensibles, en violation des lois internationales ratifiées par le pays. Les syndicats de journalistes dénoncent la répression dont fait l’objet la presse camerounaise.

2015. Ahmed Abba, correspondant de radio France internationale (RFI) en langue Haoussa est arrêté dans la région de l’extrême nord qui subit les attaques répétées des groupes djihadistes Boko Haram. Il est condamné à dix ans de prison pour « complicité d’actes de terrorismes et non dénonciation d’acte terrorisme », en respect à la loi portant répression des actes de terrorisme. Cet homme de médias de 37 ans est accusé de n’avoir pas signalé aux autorités les activités du groupe terroriste Boko Haram dont il aurait eu connaissance.

7 Novembre 2018, la journaliste de la télévision équinoxe Mimi Mefo est arrêtée puis placée sous surveillance à la prison centrale de Douala. La rédactrice en chef de la version anglaise de la télévision  est mise aux arrêts pour avoir rendu publiques des informations fouillées, sur les conflits qui sévissent en régions anglophones et que l’Etat voudrait bien passer sous silence.

Mimi Mefo courageuse, avait réussi à faire la lumière sur l’assassinat du prêtre missionnaire étatsunien Charles Wesco, tué  douze jours seulement après son arrivé en zone anglophone, et mis en cause directement l’armée camerounaise.

Elle est arrêtée pour « propagation de fausse nouvelle et cybercriminalité », puis, plus tard, l’accusation est changée en « atteinte à la sureté de l’Etat ». Un changement opéré pour qu’elle soit jugée devant le tribunal militaire comme l’exige la loi anti-terroriste. Les avocats saisis de l’affaire, auront beau expliqué qu’il s’agit d’une affaire qui relève du droit commun, et qui ne présente aucun lien avec une infraction militaire, ils ne seront pas entendus. Le syndicat national des journalistes du Cameroun va organiser un boycott de toutes les activités gouvernementales à partir du 8 novembre 2018 pour demander la libération de la journaliste.

Un autre collectif de journalistes va organiser une équipe de défense légale dirigée par l’avocate Me Alice Kom. L’équipe va démontrer que « l’arrestation est arbitraire, le dossier vide et que l’affaire a pris une connotation politique ». Il a fallu une rude bataille pour la libération de Mimi Mefo.

Dans les jours qui ont suivi la libération de la journaliste de la télévision équinoxe, sept autres journalistes ont été arrêtés et placés en garde à vue, accusés de plusieurs chefs d’accusations semblables à ceux de Mefo.

Autre fait, le 28 Octobre 2014, trois journalistes accusés par les autorités risquent de lourdes peines. Il s’agit de Rodrigue Tongué journaliste à la télévision privée canal2,  Félix Cyriaque Ebolé Mbola journaliste, ancien président du syndicat national des journalistes du Cameroun, et Baba Wamé, président de l’association des cybers journalistes.  

Ces trois journalistes ont comparu devant le tribunal militaire de Yaoundé dans le cadre de l’affaire dite de la « rétention d’informations portant atteinte à la sureté de l’Etat ». Les trois journalistes risquaient jusqu’à 5 ans de prison, avec une amende allant jusqu’à 3 millions de fcfa.  Selon l’avocat Me Pierre Robert Fojou, une notification signifiée aux journalistes inculpés doivent répondre de l’accusation de « non dénonciation » auprès des autorités, de faits de nature à nuire la défense nationale dont ils auraient eu connaissance courant juillet-Aout 2014. « L’instruction et les différentes phases de l’affaire devant le tribunal militaire notamment la surveillance judiciaire avec restrictions des libertés en Octobre 2014, la levée de la restriction en janvier, et en février 2015, le renvoi devant la juridiction d’exception, tout cela a fortement détruit l’assurance des hommes de medias » ont affirmé les défenseurs Harissou et Aboubakar Siddiki.

Liberté de la presse fragilisée au Cameroun

Au Cameroun, la liberté de presse a toujours été très restreinte. Toutefois, la situation s’est dégradée vertigineusement depuis la mise en application de la loi anti-terroriste, selon le comité pour la protection des journalistes (Cpj), au point où il est devenu le deuxième pays à effectuer le plus d’arrestations de journalistes dans l’Afrique subsaharienne, après l’Erythrée.

Le Cpj a constaté que les autorités se servent de cette loi contre des journalistes qui critiquent l’administration Biya. « La plupart d’entre nous qui sommes dans les medias privés n’avons que la liberté de rapporter ce que le gouvernement souhaite voir » a témoigné un propriétaire de journaux cité dans le rapport du Cpj de façon anonyme expliquant qu’il y a « un climat de peur au Cameroun sur ces questions ».

« Quand vous assimilez le journalisme au terrorisme, vous créez un environnement dans lequel moins de journalistes sont disposés à couvrir les sujets sérieux qui font l’actualité par craintes de représailles » a souligné Angela Quintal, directrice Afrique du Cpj, une Ong américaine.

Le gouvernement demande un engagement mutuel

Rencontré pendant la journée du 29 avril, en prélude à la célébration de la journée internationale de la liberté de la presse, par le réseau des patrons de presse du Cameroun, le ministre de la communication Réné Emmanuel Sadi a fait une déclaration officielle aux directeurs de publications présents, à savoir entre autres Georges Alain Boyomo du quotidien Mutations, Thierry Ndong du journal Intégration, et François Mboke directeur de publication du journal diapason.

Le Mincom a insisté sur la nécessité d’un dialogue permanent et constructif entre les acteurs de la presse et ses services, en vue de parvenir à des solutions rapides et concertées dans le contexte délicat actuel que traverse le Cameroun, à savoir la crise anglophone dans les deux régions anglophones et la lutte contre Boko Haram. Il a ensuite été décidé de la mise sur pied d’une commission de travail paritaire Mincom-Réseau des directeurs de publications, en vue de traduire en actes, les recommandations des états généraux de la communication tenus en 2012.

La loi anti-terroriste condamnée à l’international

Le conseil des droits de l’homme des Nations Unies suite à l’examen du cas du Cameroun, a fait des recommandations pour « dépénaliser et reformer la législation qui réglemente la presse afin de préserver d’avantage la liberté des journalistes ».

L’ONU demande aussi d’honorer les engagements pris à l’occasion de l’examen périodique universel de 2009, en respectant et protégeant pleinement les droits et libertés des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes. De faire en sorte qu’aucune amende ou peine de prison ne leurs soient plus infligées.

Hugo Tatchuam (Jade)

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