Adamaoua, le volume des radios communautaires en hausse

Les autochtones écoutent de plus en plus les émissions en langues locales

Zoom sur les radios. La radio étant un moyen de communication qui permet de toucher une grande masse de la population, les peuples autochtones se retrouvent de plus en plus à travers des émissions en langues locales. Outre la Crtv-Adamaoua (la radio publique), la région compte aujourd’hui 13 radios communautaires réparties dans les cinq départements. Mais ces radios n’ont plus d’aide de l’État et peu de publicité. Et leurs présentateurs sont certes considérés comme des vedettes au sein de leurs communautés mais n’ont pas de véritables salaires.

« Je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école, car à notre époque les parents ne trouvaient pas de l’importance à cela. Le français que je parle aujourd’hui, je l’ai appris à force de côtoyer des amis. J’ai toujours ma radio allumée à côté de moi, mais pour vous dire vrai, en journée j’écoute la musique, car dans les émissions qui passent en français et en anglais, les journalistes parlent trop vite et je ne comprends pas. Bref je ne retiens rien. Par contre je m’accroche sur le journal que fait la Crtv locale en langue mboum, mais j’écoute surtout l’émission Mana Kaba qui veut dire savoir vivre en société qui passe en direct tous les lundis de 21h à 22h ». Ces propos sont ceux de Joseph, un fils mboum de Ngaoundéré à la cinquantaine révolue.

Des radios proches des gens

Ceci démontre, à suffisance, l’importance des radios communautaires dans une région comme l’Adamaoua. L’intérêt de ces radios locales est bien de toucher le plus grand nombre d’auditeurs possible ne parlant ni le français ni l’anglais, par conséquent n’ayant pas accès à des informations utiles sur les catastrophes, les épidémies, l’évolution des technologies agricoles  et d’élevage, pour ne citer que celles-là. On peut donc comprendre pourquoi aujourd’hui dans chacun des cinq départements de la région de l’Adamaoua, on trouve au moins une radio locale. 

« Si j’exclus la Crtv-Adamaoua qui est une radio de l’Etat, je peux vous dire que dans le département de la Vina, il y a six radios à savoir les radios Sawtu-Linjila, Bonne Nouvelle, Distinction, Anur et radio campus. Dans le département du Mbéré il y en a trois, Echo du Mbéré, Tikiri FM, et Mont Ngaoui. Dans le Mayo-Banyo on en trouve deux : Sawtu Djam Djamanou et FM Banyo. Le département du Faro et Déo a une seule radio, La Voix du Mont Djim, tout comme le département du Djérem avec Pagnéré FM », énumère Christine Barya, déléguée régionale de la communication dans l’Adamaoua. Pour la tutelle, l’importance de ces radios n’est plus à démontrer. « Il faut reconnaître que ces radios nous aident énormément dans la sensibilisation de la population en langues locales comme sur les campagnes de vaccination, les inscriptions sur les listes électorales, sur les mesures barrières dans la lutte contre la Covid-19 qui est d’actualité aujourd’hui et j’en passe », affirme Madame la déléguée régionale de la communication dans la région « château d’eau » du Cameroun. A côté de ces radios locales qui fonctionnent officiellement, la commune de Mayo-Darlé a déjà achevé les installations de toute la logistique de sa radio. Les maires des communes de Nyambaka et de Bankim ont également des projets de radio.

L’accent sur la culture

En réalité, ces radios locales mettent un accent particulier sur les émissions culturelles présentées en langues vernaculaires . Comme pour dire, un peuple n’est rien sans sa culture. « A Tikiri FM, nous avons plusieurs émissions culturelles. Je peux vous citer entre autres, Mo Oï Tom en langue Gbwaya qui veut dire les choses du village, le travail du village. Cette émission passe tous les mardis de 16h à 17h qui est un moment de grande écoute. Il y a également Ta Oï Moo Ko Zomda qui veut dire les secrets du grand père », souligne Robert Hamboa Toko, chef de chaîne de la radio Tikiri FM à Méïganga dans le département du Mbéré.

« Nous avons négocié avec la Crtv une tranche d’antenne pour nos émissions en langue mboum qui est une langue des autochtones de la ville de Ngaoundéré. Je présente donc une émission appelée Mana Kaba qui signifie en mboum le savoir vivre en société. Elle est diffusée tous les lundis de 21h à 22h et elle est interactive. Cette émission est écoutée un peu partout dans la région si l’on s’en tient aux appels téléphoniques qui nous parviennent », se réjouit Yérima Soudi, présentateur de « Mana Kaba » sur les antennes de Crtv-Adamaoua.

Certains des présentateurs parviennent à donner des informations aux populations à travers une revue de presse en langue locale. « Maye Touflé que je présente à la Crtv-Adamaoua en fulfuldé veut dire quartier kongossa. C’est une émission satirique dans laquelle je profite pour faire la revue de presse nationale en fulfuldé. Cette émission est diffusée de lundi à vendredi dans un espace horaire 9h30 – 10h. Vous comprenez qu’à travers cette émission, nos auditeurs ont le résumé des actualités des autres parties du pays à travers les journaux que nous recevons », explique Ahmadou Mohamadou, plus connu sur les antennes de Crtv-Adamaoua sous l’appellation de El Baron, présentateur de « Maye Touflé ».

Des stars sous payées

Parmi ces animateurs de radios communautaires, on peut compter ceux qui bénéficient d’un « salaire de catéchiste », car pour la grande majorité c’est du bénévolat. « Nous n’avons pas un salaire à proprement dit. Il y a des moments où l’on peut vous appeler et on vous donne 50.000Fcfa, parfois plus et aussi moins. Vous comprenez qu’on vit sur la motivation », souligne Robert Hamboa Toko, chef de chaîne de la radio Tikiri FM à Méïganga dans le département du Mbéré. Le même son de cloche est suivi même chez les présentateurs des émissions en langues locales sur les ondes de la radio de l’Etat. « Il n’y a pas de comparaison à faire entre les salaires des journalistes francophones ou anglophones et nous ; c’est le jour et la nuit. Ceux-là sont recrutés par la direction générale. Quant à nous autres, même le peu qu’on doit avoir, n’est pas versé de manière régulière. Nous sommes là parce que nous aimons notre culture et nous voulons la promouvoir », se console Yérima Soudi.

Pourtant, ces animateurs des émissions en langues locales sont considérés au sein de leurs communautés comme des stars. « Dans le département du Mbéré nous sommes considérés un peu comme des dieux. Pour les auditeurs, tout ce qui sort de notre bouche, c’est la radio qui a dit. Quand tu passes quelque part, on te pointe du doigt pour dire que c’est lui qui venait de parler tout à l’heure à la radio. Donc, compte tenu de cette considération que nous avons en zone communautaire, on se doit de mesurer ce que l’on doit dire sur les antennes », relate Robert Hamboa Toko. Peut-être loin des projecteurs de la starmania, ces animateurs sont des vedettes pour leurs populations. « Ce que l’on a en retour de ce que nous faisons c’est que, les populations sont contentes. Je dirais même que sur le plan local, pour ces populations, nous sommes des stars. Pour peu que vous ayez dit bonjour à quelqu’un sur les antennes, cette personne utilise cela comme un élément de vantardise au village en disant que Soudi m’a salué aujourd’hui à la radio et du coup vous devenez un sujet de débat. Lorsque vous mettez de la joie à chaque instant dans les cœurs de vos milliers d’auditeurs, vous êtes content parce que votre communauté est contente de vous écouter », affirme Yérima Soudi.     

Adamaoua. Pour sa dixième journée mondiale, la radio cherche un second souffle

L’Unesco commémore la journée mondiale de la radio le 13 février de chaque année et ce depuis 2012. Cette année, sa 10e édition avait pour thème central « nouveau monde, nouvelle radio ». Trois sous-thèmes ont accompagné ce thème central. Il s’agit de, « Evolution : le monde change, la radio évolue ; Innovation : le monde change, la radio s’adapte et innove ; Connexion : le monde change, la radio connecte ».

Selon l’Unesco, pour ce qui est de l’innovation, la radio a dû s’adapter aux nouvelles technologiques pour rester le média de la mobilité par excellence, accessible à tous et partout. Sur le plan de la connexion, ce sous-thème met en lumière les services rendus par la radio à notre société pour informer sur les catastrophes naturelles, les crises socio-économiques, les épidémies, etc.

Aller sur le terrain

« En rapport avec la journée mondiale de la radio, la station régionale de Crtv-Adamaoua, dans la perspective du lancement de sa nouvelle grille de programme qui a eu lieu le 15 février 2021, a organisé deux rencontres, une à Balédjam sise à un peu plus de 60km de la ville de Ngaoundéré et l’autre à Galdi. Tout le monde s’est déporté de ce côté à savoir le personnel administratif, les journalistes, les animateurs, les techniciens, le service commercial etc.. », fait savoir Lazare Dolou, chef de la station régionale Crtv-Adamaoua. Cette descente avait un objectif bien précis. « Il était question d’aller rencontrer les populations de ce côté qui sont nos fidèles auditeurs, afin de recueillir leurs avis par rapport à notre nouvelle grille de programme. Il était aussi question de communier un peu avec elles par rapport à cet outil de sensibilisation qu’est la radio et à côté de cela, leur passer les messages essentiels comme celui de la sensibilisation contre le Covid-19, ou contre le phénomène de prises d’otages », souligne Lazare Dolou. 

Sur le terrain, comme toutes les medias camerounais, la radio connaît un certain nombre de difficultés. « Les problèmes de la radio dans une station comme la nôtre sont nombreux. Nous avons d’abord un problème de couverture. Nous sommes une station régionale, mais nous n’arrivons pas à couvrir toute la région de l’Adamaoua, car nous avons encore beaucoup de zones d’ombre où nous ne sommes pas écoutés », regrette Lazare Dolou. Contrairement à ce que pense le grand public, même à la Crtv, on connaît des problèmes publicitaires. « Les gens ne communiquent pas beaucoup à la radio, ce qui fait que, ce qu’on devrait recueillir par rapport à la publicité est devenu pratiquement insignifiant », affirme le chef station régionale Crtv-Adamaoua.

Pour ce dernier, les réseaux sociaux ont aussi contribué à rendre les choses un peu plus difficiles à la radio, mais sur le plan local, il y a une solution. « L’autre problème de la radio aujourd’hui c’est la concurrence des nouveaux médias tels que les réseaux sociaux qui anticipent un peu sur tout. Mais compte tenu de notre particularité parce que nous sommes une station régionale, nous associons au-delà des deux langues officielles (français et anglais), les langues vernaculaires nationales. On essaye de contrecarrer cette concurrence là avec la puissance qui se retrouve dans nos propres langues. Les auditeurs sont souvent émerveillés que les informations diffusées en français et en anglais soient aussi diffusées en langues locales », se réjouit Lazare Dolou.

La galère des radios privées

Si une station régionale publique de la Crtv-Adamaoua peut connaitre un certain nombre de difficultés, on peut imaginer la galère du secteur privé. A Ngaoundéré la radio « Sawtu Linjila » créée en 1964 par exemple, a en son sein 15 personnes salariées et 15 autres comme personnel d’appui qui n’ont pas un salaire stable. Outre les problèmes d’accès à l’information et à la publicité, les informations sont réduites. Ici on ne parle pas politique selon la licence qui a été délivrée par l’Etat, pour ne prendre que cet aspect. Une volonté gouvernementale qui tend à limiter l’information au niveau des radios privées dites communautaires, et, qui va à l’encontre de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (Dudh) qui dit en son article 19 que, « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de rechercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ». Aussi, le Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques (Pidcp) précise que, « Toute personne a droit à la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontière, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix ».  Enfin, dans l’article 41 alinéa 1 de la loi N°90/052 du 19 décembre 1990 sur la liberté de communication sociale, il est écrit « Un temps d’antenne est accordé à la radiodiffusion sonore et à la télévision publique aux partis politiques ».

 En tout cas, pour le moment, de peur de voir leurs antennes fermer, les radios communautaires du Cameroun sont obligées de se plier à cette règle établie dès la délivrance de leurs licences.

Interview.

David Adjia, Directeur de  radio Sawtu-Linjila à Ngaoundéré

« Nous devons pouvoir parler politique sur nos antennes »

Par F.E

Comment la journée mondiale de la radio a été célébrée cette année au niveau de la radio Sawtu-Linjila ?

Il faut dire qu’au niveau de la radio Sawtu-Linjila, deux jours avant c’est-à-dire le 11 février, nous avons commencé par une émission interactive sur cette journée mondiale de la radio. Au cours de cette émission, les auditeurs donnaient leurs différents avis sur l’importance de la radio, sur les améliorations à apporter. Donc il fallait que nos auditeurs nous disent à cœur ouvert ce qu’ils pensent de nos programmes, comment est-ce qu’on peut les améliorer pour pouvoir les satisfaire. Cette phase a continué jusqu’au jour même de la commémoration de la 10e édition de la journée mondiale de la radio, où, nous avons également organisé une table ronde pour discuter de certains sujets de la radio avec nos collaborateurs. 

On se rend compte que, les radios communautaires ont un cadre très limité au niveau de l’information, on peut prendre pour exemple l’interdiction de parler politique sur vos antennes. Est-ce que cela ne sèvre pas vos milliers auditeurs ?

Nous essayons au maximum de donner les informations à nos auditeurs suivant notre ligne éditoriale. Mais il est souhaitable que l’Etat nous donne aussi la possibilité d’informer sur le plan politique nos auditeurs qui sont aussi des citoyens. Lorsque je parle ainsi, je ne parle pas seulement pour la radio Sawtu-Linjila, mais de toutes les radios communautaires, car il y a un petit adage qui dit que, si vous ne faites pas la politique, la politique vous fera. Donc qu’on le veuille ou pas, nous vivons avec la politique. Pour cela il serait mieux que nous ayons la possibilité de parler politique sur nos antennes.

Qu’en est-il de la publicité ?

Nous sommes vraiment très limités et cela nous gêne beaucoup. Nous avons déjà perdu l’aide de l’Etat aux radios privées qui n’existe plus depuis deux ans. Ca c’est déjà un coût que nous supportons difficilement. Cet apport était vraiment d’une grande nécessité pour le fonctionnement de la radio. Nous avons des partenaires qui financent une petite partie, mais compte tenu de tous les besoins que nous avons, nous souhaitons que l’Etat nous donne accès aux publicités dans nos médias, de l’aide publique pour que nous aussi puissions avoir des ailes solides pour voler un peu plus loin.

Avec cette conjoncture, est-ce que votre personnel est affilié à la Cnps ?

Oui le personnel est affilé à la Cnps, mais nous allons tout de même vous avouer que nous ne payons pas régulièrement à cause de toutes ces difficultés que je viens de souligner. Il faut aussi ajouter que l’année 2020 qui vient de s’achever était une année particulièrement difficile non seulement à cause de la pandémie du Covid-19, mais aussi à cause de la réduction du financement de nos partenaires. Mais tant bien que mal, nous existons, nous donnons le meilleur de nous-mêmes, le personnel a progressivement le salaire. Toutefois, nous croisons encore les doigts en espérant qu’on aura de l’aide pour aller encore plus loin.

Par Francis Eboa (Jade)

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