Retour des déplacés au Nord et dans l’Adamaoua

Elus locaux et nationaux demandent à l’Etat un plan d’urgence.

En l’absence d’un programme de retour financé par l’Etat, les déplacés sont encore massivement présents dans les grandes villes du pays. Les élus locaux dénoncent les défaillances du gouvernement dans ses missions régaliennes de garant de la sécurité de tous ses citoyens. Les députés et les sénateurs appellent à agir.

On s’achemine vers un véritable bras de fer entre les élus locaux et le gouvernement sur la question de financement du retour des déplacés dans les régions du Nord et de l’Adamaoua. Avec l’accalmie observée en ce moment dans les affrontements entre armée et groupes rebelles spécialistes des kidnappings et demandes de rançons, les milliers de déplacés qui vivent dans les grandes villes du pays dans des conditions difficiles songent à regagner leurs villages d’origine. Mais ils se heurtent à deux murs : l’insuffisance de moyens financiers et l’absence de l’aide de l’Etat. 

Les députés demandent à l’Etat de financer un plan d’urgence social pour organiser ces retours, mais le gouvernement reste silencieux. Les sénateurs quant à eux vont donner de la voix lors de la session  parlementaire qui s’ouvre le 9 Mars pour savoir pourquoi l’Etat n’agit pas alors qu’il est garant de la sécurité de ces déplacés. « Et la loi doit être respectée »,  selon eux.

Les sénateurs très actifs   

Djafarou Mohamadou est le sénateur de l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (Undp) de l’Adamaoua. Depuis plus de cinq ans, il entreprend des négociations avec l’Etat pour convaincre le gouvernement de trouver une solution pour le retour dans leurs villages des déplacés qui ont fui la guerre.

« En plus des questions orales aux membres du gouvernement,  j’ai personnellement rencontré plusieurs ministres dans leurs bureaux pour aborder ce problème. J’ai rencontré les gouverneurs et élus locaux. Tous sont suffisamment informés sur le problème de retour des déplacés. Mais à chaque fois ils disent, on va voir, on va voir. Et depuis cinq ans aucune décision concrète n’est prise.  Pourtant sur le terrain, la situation sociale de ces personnes se détériore chaque jour», explique le sénateur.

Le sénateur Djafarou fait partie de ceux qui ont écrit au chef de l’Etat pour demander que des militaires soient envoyés dans l’Adamaoua pour chasser et traquer les ravisseurs qui faisaient des enlèvements avec demandes de rançon. Il se félicite de la collaboration de la population avec les 130 éléments des forces de maintien de l’Ordre envoyés. Ce qui a conduit à la baisse de ce phénomène.

Mais en ce moment ce qui le préoccupe, c’est trouver un moyen pour aider les familles sinistrées à regagner leurs villages. Selon lui beaucoup ont tout perdu dans la guerre et doivent être soutenus par l’Etat. C’est pourquoi il demande à l’Etat de financer un plan d’urgence social pour aider tout le monde, comme cela a été fait dans les autres régions du pays en crise.  

Pour Rougayatou Astadjouldé, sénatrice du rassemblement démocratique pour le peuple camerounais (rdpc) de la Vina dans la région de l’Adamaoua, les villages abandonnés sont totalement détruits, l’Etat devrait songer à faire des réhabilitations avant d’exiger le retour des déplacés.

Selon elle, les villages abandonnés sont inhabitables.  Les cases abandonnées se sont écroulées avec les pluies et les intempéries,  surtout celles qui étaient en habitats précaires. Les maisons construites en matériaux solides ont été démontées et pillées par les ravisseurs au point qu’il ne reste que des murs. Les agriculteurs ont abandonné les champs, tout est en ruine. Le matériel agricole a été volé.

Pour elle, l’Etat doit vraiment aider le « recasement » des populations sinistrées. Car les écoles ont été pillées par les ravisseurs qui ont volé les tables bancs et démonté les charpentes des bâtiments. En plus de cela, il faut gérer la situation des enseignants dont beaucoup sont partis. Ce qui n’a pas été brûlé dans les villages a été pillé. Il faut tout reconstruire.

La sénatrice rappelle également que les villages situés sur les flancs de collines sont encore des zones à risques, car les combats s’y poursuivent. C’est le lieu de refuge des malfrats qui continuent de traquer les éleveurs et les agriculteurs qui ont décidé de rester dans ces villages enclavés. 

Renforcer la sécurité des villages frontaliers

Pour Ishaga Daouda, agriculteur, éleveur, président de section Rdpc de Ngaoundéré 2e, la sécurité n’est pas totalement revenue dans les villages. Selon lui, l’Etat a baissé la garde et les groupes armés qui viennent souvent de la Centrafrique sont en train de reprendre la main.

« Si vous remontez l’histoire, vous verrez que c’est comme ça que la guerre a commencé en Centrafrique. J’ai fait une étude là-dessus. La Centrafrique étant toujours instable, les rebelles vont continuer à venir semer le trouble ici pour pouvoir se nourrir et survivre. Donc les villages frontaliers du Nord et de l’Adamaoua restent des zones dangereuses. Avant de faire un quelconque programme de retour des personnes dans ces villages, l’Etat devrait prendre un certain nombre de dispositions  de sécurité. Et on est très loin de là » , rappelle Ishaga Daouda.

Le député Undp du département du Faro et Déo Ibrahim Bobbo Bello est du même avis. Son département fait partie des zones les plus décimées par les combats. Plus de 100 écoles ont fermé depuis quatre ans. Toutes les familles riches qui habitaient les villages sont allées se refaire une nouvelle vie ailleurs en vendant leur bétail pour se lancer dans d’autres activités. Il a peur que le projet de financement coûte trop cher à l’Etat, et que finalement on l’abandonne.

«Nous avons besoin de routes, d’hôpitaux, d’enseignants, de médecins. Il y a trop d’écoles en ruine, certaines manquent d’équipements, il faudra absolument de nouvelles salles de classes en plus de restaurer celles qui sont là », explique-t-il.

Pour encourager les jeunes à revenir dans les villages,  il veut lancer la formation des jeunes aux techniques agricoles. Il a mis sur pied un projet financé par le Giz pour accorder aux jeunes une formation en agriculture et en mécanique. Il veut que les jeunes partent des grandes villes pour le village avec des projets à réaliser. Le Faro et Déo étant une zone agricole avec des sols fertiles, il s’engage à donner gratuitement des terres aux jeunes pour réaliser leurs projets.

« En ce qui concerne les routes, j’ai déjà fait le reprofilage de 30 km de route et construit des grands magasins où on pourra conserver les récoltes à Kontcha, dans le Mayo-Baléo et dans l’arrondissement de Tignere », conclut le député Ibrahim Bobbo Bello, dont le rêve est de voir revenir ces populations.

Dans d’autres petits arrondissements comme Bibemi dans la région du Nord situé à une vingtaine de km de Garoua, les déplacés internes vivent dans des conditions difficiles, surtout  en ce mois de février avec la saison sèche.

Casés la plupart du temps dans des maisons situées en périphérie du village, ils ont des difficultés pour avoir accès à l’eau et à une nourriture de bonne qualité. Ils sont obligés de creuser les rivières asséchées pour avoir un peu d’eau à boire. Ceux qui ne le supportent plus veulent retourner dans leurs villages. Mais le sous-préfet de Bibemi ainsi que le maire qui représentent l’Etat,  ne leur accordent aucune aide, ni aucune assurance.

Inquiétant silence de l’Etat

Alim Garga le maire de la commune de Garoua 1e dans la région du Nord reste très vague lorsqu’on aborde le sujet de financement de retour des déplacés vivant dans sa circonscription. Pour lui, c’est au ministre de la décentralisation de voter un budget pour permettre le financement de cette opération.

« Ce sont les frais de la rubrique société que nous utilisons pour venir en aide à ces déplacés comme nous pouvons. Au fond, il n’y a vraiment pas d’argent exclusivement réservé pour eux. Déjà que les communes se portent très mal avec les centimes additionnels des communes (Cac) qui tombent à compte-goutte. Nous n’arrivons pas à joindre les deux bouts. Les salaires des maires ne passent pas », déplore Alim Garga.

Les gouverneurs et préfets des régions du Nord et de l’Adamaoua tiennent le même discours. C’est pour cette raison que les parlementaires ont décidé de mettre la pression sur l’Etat pour obtenir une décision.

Les principes directeurs de l’Onu sur les déplacés internes rappellent que «C’est aux autorités nationales qu’incombent en premier lieu le devoir et la responsabilité de fournir une protection et une aide aux personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays qui relèvent de leur juridiction ». Le principe 3 précise que « Les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays ont le droit de demander et de recevoir une protection et une aide humanitaire desdites autorités. Elles ne doivent être soumises à aucune persécution ou punition pour avoir formulé une telle demande ». L’Etat devrait donc apporter une solution à la demande d’aide des déplacés du Nord et de l’Adamaoua, en respect de la loi.

Hugo Tatchuam (Jade)

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