Porté disparu, Franklin Mowha ne décroche plus son téléphone

Dans son village à Bambui près de Bamenda ses proches vivent dans la détresse…Interpellé par Amnesty international et d’autres organisations de défense des droits humains, le gouvernement camerounais n’a toujours pas, plus de 30 mois après, ouvert d’enquête suite à la disparition de Franklin Mowha.

Le souvenir de la physionomie de baroudeur qu’affichait Franklin Mowha, 35 ans environ,  est devenu bien lointain pour Lagou Amadou, berger dans le campement de Sanki et membre de la communauté Mbororo de Bangangté. Il est réellement troublé. Comme plusieurs personnes secourues par le président de l’association de défense des droits humains, Front des défenseurs pour l’intérêt citoyen (Frontline Fighters for Citizen Interest) et membre du Réseau de défense des droits humains en Afrique centrale (REDHAC), porté disparu depuis le 06 août 2018 aux environs de la ville de Kumba.   Cette localité est secouée par le conflit armé qui oppose, depuis 2016, les soldats gouvernementaux camerounais aux présumés combattants séparatistes anglophones dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-ouest.

Le berger désespéré

Ainsi, plus le temps passe, ce berger désespère et se lasse. Il ne sait plus à quel saint se vouer «Franklin Mowha a beaucoup contribué à combattre les injustices dont étaient victimes les membres de la minorité Mbororo dans le département du Ndé. Il a beaucoup œuvré pour que les droits pécuniaires et la dignité de Lagou Amadou soient restaurés par la Cour d’appel de l’Ouest à Bafoussam suite à un conflit naguère survenu entre le berger Mbororo et un agriculteur de Bangangté », explique Théophile Nono ingénieur agronome et défenseur des droits humains. Journaliste ayant interviewé et fait diffusé un entretien avec Franklin Mowha pour le compte du site d’information en ligne www.camer.be courant le mois de juillet 2018, moins de trois semaines avant sa disparition, Alain Ndanga est lui-aussi déboussolé lorsque l’on évoque la question de la disparition de M. Mowha. L’homme des médias estime avoir fait son travail de journaliste en donnant la parole au défenseur des droits humains. Pour lui, l’interview  a dit des choses sérieuses sur lesquelles il ne veut pas s’étaler suite à cette disparition. Il documentait des cas de violations des droits humains dans une région anglophone du Cameroun.

Plainte sans suite…

« Après avoir tenté de l’appeler pendant une semaine, ses proches ont fini par se résigner, son téléphone n’émettant plus aucun signal. Depuis, associés à d’autres ONG locales, ils ont porté plainte pour disparition auprèsdes autorités camerounaises.  Ces dernières restent silencieuses. M. Mowha se sentait menacé depuis quelque  temps. Il avait déjà été arrêté et détenu à plusieurs reprises. Les autorités camerounaises, respectueuses du droit international, ont des obligations en ce qui concerne la protection des défenseurs des droits humains. Elles doivent impérativement entreprendre les enquêtes nécessaires en vue de retrouver Franklin Mowha et informer sa famille et ses proches de l’endroit où il pourrait être détenu, de ses conditions de détention », analyse-t-on au niveau de l’Action catholique pour l’abolition de la torture. L’observatoire de la Fédération internationale des droits de l’Homme parle de : «Disparition forcée de M. Franklin Mowha, Président de FFCI ». Le 25 septembre 2018, elle a produit un rapport (CMR 003 / 0918 / OBS 117) détaillé sur les circonstances de cette tragédie. En lançant, un « APPEL URGENT » aux défenseurs des droits humains : « L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’Homme, un partenariat de la FIDH et de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), vous prie d’intervenir de toute urgence dans la situation suivante au Cameroun »

Mobilisation

Pour l’Observatoire, M. Franklin Mowha a eu ses derniers échanges téléphoniques avec son épouse et ses collègues, depuis l’hôtel Azim, situé dans la localité de Kumba, dans le sud-ouest du Cameroun. M. Mowha s’était rendu à Kumba le 2 août 2018 pour effectuer une mission de documentation des cas de violations des droits humains dans le cadre de la crise sociopolitique dans les régions du nord-ouest et sud-ouest du pays. Le registre de l’hôtel Azim montre que M. Mowha y a bien séjourné du 2 au 6 août 2018. Après le 6 août, lorsque ses proches essayaient de le contacter, le téléphone de M. Mowha sonnait dans le vide, jusqu’au 14 août, où il a cessé d’émettre. 

Les membres de  FFCI, le REDHAC et la famille de M. Mowha se sont mobilisés pour tenter de le retrouver, en se rendant auprès de la gendarmerie de Buea (où M. Mowha avait prévu de rencontrer le chef d’État major), la délégation régionale à la sûreté nationale et la prison de Buea, de même que la gendarmerie de Kumba, en vain. Le 6 septembre 2018, un mois après la disparition, l’association FFCI a porté plainte contre X auprès du procureur de la République du tribunal de première instance de Kumba pour la disparition forcée de M. Franklin Mowha. FFCI n’a été informée d’aucun développement jusqu’à ce jour. L’Observatoire rappelle que M. Franklin Mowha a été arrêté et détenu à diverses reprises dans le cadre de ses activités de défense et protection des droits humains  Depuis juin 2018, il avait signalé au REDHAC se sentir menacé par des personnes non identifiées. « L’Observatoire exprime ses plus vives inquiétudes quant à la disparition forcée de M. Franklin Mowha, qui semble être liée à l’exercice de ses activités de documentation des violations des droits humains, et appelle les autorités camerounaises à mener une enquête immédiate, impartiale et transparente quant à cette disparition », souligne le document rédigé par cette organisation apparenté à la Fidh. Et comme actions requises, l’Observatoire prie toutes les organisations de défense des droits humains  de bien vouloir écrire aux autorités camerounaises en leur demandant de garantir en toutes circonstances l’intégrité physique et psychologique de M. Franklin Mowha, ainsi que de l’ensemble des défenseurs des droits de l’Homme dans le pays  et de mener une enquête immédiate, impartiale et transparente afin de divulguer le lieu de détention de M. Franklin Mowha et le libérer de manière inconditionnelle  Cette organisation appelle le gouvernement Camerounais à se conformer aux dispositions de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 9 décembre 1998, et tout particulièrement ses articles 1 et 12.2  et d’assurer en toutes circonstances le respect des droits humains et des libertés fondamentales conformément aux instruments internationaux relatifs aux droits humains ratifiés par le Cameroun. Avocat au barreau du Cameroun, Me Joseph Lavoisier Tsapy est lui aussi indigné par les circonstances de cette disparition. « J’ai eu beaucoup de sympathie pour Franklin Mowha que j’ai rencontré à plusieurs reprises quand il était détenu à la prison centrale de Bafoussam, alors que je défendais ses intérêts. Je constate  qu’il s’est engagé dans une opération très risquée à un moment où la guerre faire rage dans le Noso. Je ne présume pas que celui-ci a été victime d’exécution extrajudiciaire. Si c’est le cas, il resterait à chercher qui l’a tué, où et comment son corps a été enterré… », explique l’avocat et défenseur des droits humains. Pour lui, la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées a été violée.L’article 1 de ce texte interdit les disparitions forcées; aucune circonstance exceptionnelle, quelle qu’elle soit, qu’il s’agisse de l’état de guerre ou de menace de guerre, d’instabilité politique intérieure ou de tout autre état d’exception.

Réparation et indemnisation

La pratique généralisée ou systématique de la disparition forcée constitue un crime contre l’humanité, ainsi que le prévoit l’article 5. Tout État partie à la Convention s’engage également à prendre les mesures appropriées pour enquêter sur les infractions de disparition forcée et traduire les responsables en justice et prendre les mesures nécessaires pour que la disparition forcée constitue une infraction au regard de son droit pénal. Tout comme, il doit prendre les mesures nécessaires pour établir sa compétence en cas de crime de disparition forcée quand l’auteur présumé de l’infraction se trouve sur tout territoire sous sa juridiction, qu’il soit ou non l’un de ses ressortissants et coopérer avec les autres États pour garantir que les auteurs de telles infractions soient poursuivis ou extradés, et pour aider les victimes de disparition forcée les localiser et restituer leurs restes. Pour le cas de Franklin Mowha comme pour plusieurs autres cas de disparitions forcées, aucune action significative n’a été entreprise par les autorités camerounaises. Certes le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, ne cesse de rassurer l’opinion sur un retour à la normale et des sanctions à prendre contre les criminels. De même, il est régulièrement porteur d’aide humanitaire aux populations civiles en zone de guerre ou déplacées dans les autres régions du pays. Mais est-ce suffisant pour calmer le chagrin de la compagne de Franklin Mowha et des bambins qu’il laissés du côté de Bambui près de Bamenda ? 

Au regard de l’article 24. 4, l’Etat ne doit-il pas respecter les normes juridiques minimales applicables en matière de privation de liberté, y compris le droit à contester son emprisonnement devant un tribunal ; procéder à l’enregistrement de toutes les personnes emprisonnées et permettre que ce registre soit consulté par les proches et l’avocat ; garantir que les victimes d’une disparition forcée ou les personnes directement concernées aient le droit d’obtenir réparation et d’être indemnisées ?

Guy Modeste DZUDIE(Jade)

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