Dans les prisons, Les droits des personnes handicapées bafoués

Mis dans les mêmes cellules que les autres détenus dans presque toutes les prisons sans tenir compte de leur handicap, en absence des règles prises par l’Etat pour améliorer leur quotidien, la vie des détenus  handicapés n’est pas du tout reluisante. Leurs cris n’ont toujours pas été écoutés, en violation de la convention relative aux droits des personnes handicapées ratifiée pourtant par le Cameroun

Yaoundé, le mardi 15 Juin 2021, 15h. Djilé Kamga Michel, administrateur général des prisons, expert pénitentiaire est assis à la tribune du stade de football de la prison centrale de Yaoundé. Avec d’autres hauts cadres de l’administration pénitentiaire, ils regardent un match de football qui oppose quelques détenus et enfants des quartiers riverains.  

Plusieurs détenus handicapés se trouvent sur l’aire de jeu, en simples spectateurs. « Dans les normes, les personnes handicapés doivent avoir une aire de jeu réservée uniquement pour leurs activités. Elles doivent par exemple avoir des machines pour s’exercer, puisqu’elles n’ont pas les jambes pour courir comme toutes les autres personnes. Malheureusement dans nos prisons, rien n’est pensé dans ce sens »,  regrette l’un des collaborateurs de Djilé Kamga.

Effectivement sur l’aire de jeu, les handicapés présents ce jour sont timides, crispés, et ne font presque pas de mouvements. N’ayant pas eu l’autorisation de les approcher pour les interroger, l’un deux se lâche. Vêtu d’un tee-shirt et un pantalon qui cache à peine sa jambe gauche endommagée, il indique sous anonymat « qu’ils sont obligés de se contenter de ce qu’ils ont »

Djilé Kamga Michel, fonctionnaire  à la carrière très brillante dans l’administration pénitentiaire est devenue au fil des années très proche des détenus. Il y a deux ans, il rentrait d’un stage organisé par les Nations Unis au Congo où il s’est perfectionné sur les droits humains dans l’espace carcéral. Ancien régisseur, il a dirigé de nombreuses prisons crédibles du pays. 

Seulement aujourd’hui, au soir d’une carrière longue et riche, il a un goût d’inachevé : l’abandon des droits personnes handicapés moteurs et visuels dans les prisons du Cameroun. Pour lui, le Cameroun a ratifié la convention de l’Onu pour la protection de personnes handicapées. Mais en interne, des mesures ne sont pas prises pour respecter ces engagements. 

Pas de toilettes spécialisées pour handicapés

« Les handicapés moteurs, ceux qui se déplacent avec des béquilles ou des fauteuils roulants ont d’énormes problèmes pour aller faire leurs besoins dans les toilettes de nos prisons. Puisqu’ils n’ont pas les jambes, ils n’arrivent pas à s’accroupir ou se baisser pour faire leurs besoins».

Dans les prisons, les latrines sont encore traditionnelles. « On fonctionne encore à l’ancienne ».  En plus de son état insalubre avec tous les risques sanitaires que cela comporte, c’est un véritable calvaire pour ces personnes handicapées » affirme Djile Kamga. Les budgets réservés aux prisons étant très maigres, les régisseurs de prisons ont du mal à contraindre le ministère de la justice à penser à aménager des cadres adéquats  pour les handicapés.

« J’ai une longue expérience de régisseur de prison. Dans la plupart des prisons, chaque régisseur est obligé d’y aller en fonction de son humeur, puisque l’Etat ne fait rien pour véritablement aider les personnes handicapées. Si le régisseur est sensible aux questions liées aux droits des personnes handicapées, il prend des décisions pour les aider comme il peut. Mais s’il ne le fait pas, il n’a aucune mesure de contrainte » précise Djile Kamga.

Par ailleurs, certains régisseurs demandent des aides aux organisations non gouvernementales pour faire des travaux de réfection dans les prisons. Comme par exemple installer des points d’eaux potables dans des endroits moins encombrés pour éviter que les personnes handicapés viennent s’aligner comme tous les autres détenus pour recueillir de l’eau potable, ou installer des latrines modernes dans un lieu séparé de celui des autres détenus.

Les prisons sont vieilles

Dieudonné Engonga Mintsa est lui aussi un haut cadre de l’administration pénitentiaire. Il s’est fait remarquer à travers sa gestion rigoureuse de la prison centrale de Douala. Aujourd’hui à la retraite, il pense que les difficultés que rencontrent les détenus handicapées remontent à l’époque de la construction de nos prisons.

« Les prisons sont anciennes. Les ingénieurs n’ont pas pensé aux personnes handicapés pendant la construction. C’est pour cette raison que les personnes handicapées ont des difficultés pour y vivre. En plus de leur condamnation, ils doivent encore faire face à une deuxième épreuve, celle de s’adapter à un milieu qui leur rappelle que leur handicap les diffèrent totalement des autres hommes, ce qui fait naître le sentiment de discrimination et de marginalisation. Et ce n’est pas facile de vivre cela », indique Mintsa. 

A la prison de Kondengui à Yaoundé précise Djilé Kamga, certaines personnes handicapées moteurs sont installées dans des cellules situées au deuxième niveau du bâtiment. Ils doivent affronter les marches à chaque fois qu’ils veulent se déplacer.  Mais cette prison peut se vanter d’être la seule au Cameroun où on retrouve un quartier uniquement réservé aux personnes handicapées, même si beaucoup reste à faire.

Dans d’autres prisons situées dans l’arrière-pays, les cellules sont étroites. La juxtaposition des lits, le mélange des détenus handicapés avec les autres ne facilite pas le quotidien de ces derniers.

Pas d’école pour handicapés visuels

« Lorsque j’étais régisseur de la prison centrale de Bafang dans le département du Haut Nkam dans la région de l’Ouest, j’avais mis sur pied le projet baptisé l’école en prison. J’aidais les détenus à suivre les cours et à passer les examens officiels. J’avais eu beaucoup de difficultés en ce qui concerne les handicapés visuels. Il n’était pas facile d’enseigner le braille, leur écriture, en prison », se souvient Djile Kamga. 

Autre chose, les soins des personnes handicapées pose aussi problème. Avec leur handicap, ils ont besoin de rencontrer les médecins spécialisés en cas de maladie. Ce qui est quasiment impossible.

Le ministère de la justice tempère

Fredi Medjo, ancien régisseur des prisons de Bagangte et de Nkodengui, ancien délégué régional de l’administration pénitentiaire de la région de l’Ouest, aujourd’hui inspecteur général au ministère de la justice, affirme que le problème se trouve au niveau du code qui régit l’administration pénitentiaire qui date de 1992. Selon lui, ce code est vieux, et devrait être renouvelé.

Au ministère, d’autres vont dans le même sens, en expliquant que ce code avait été élaboré suite à un mouvement de grève des gardiens de prisons, et les textes avaient été élaborés dans la précipitation. Il faut donc repenser ce code, en y mettant des éléments nouveaux.

 Fredi Madjo affirme par ailleurs que de nouvelles prisons sont en construction en ce moment, et que l’Etat s’assure que les structures réservées aux personnes handicapées y soit incluses.

Une bonne nouvelle saluée par Hugues Pojume, président de  l’Ong  League des droits et libertés. Pour lui, même si cette décision de l’Etat arrive un peu tardivement, elle est tout de même à saluer. L’Ong affirme que le déficit infrastructurel pour l’encadrement de personnes handicapées dans les prisons de l’arrière-pays est énorme.  

Loi non respectée

Les manquements observés dans les prisons camerounaises constituent une violation de la convention relative aux droits des personnes handicapées ratifiée par le pays. La présente Convention a pour objet de promouvoir, protéger et assurer la pleine et égale jouissance de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales par les personnes handicapées et de promouvoir le respect de leur dignité intrinsèque. Car  les États parties s’engagent à garantir et à adopter toutes mesures appropriées d’ordre législatif, administratif ou autre pour mettre en œuvre les droits reconnus dans la présente Convention. L’article 9 stipule que « Afin de permettre aux personnes handicapées de vivre de façon indépendante et de participer pleinement à tous les aspects de la vie, les États parties prennent des mesures appropriées pour leur assurer, sur la base de l’égalité avec les autres, l’accès à l’environnement physique, aux bâtiments, à la voirie, aux transports et autres équipements intérieurs ou extérieurs, y compris les écoles, les logements, les installations médicales et les lieux de travail ». Au vu de cet engagement, l’Etat est appelé à agir. 

Hugo Tatchuam (Jade)

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