Cameroun : Protégez-nous des aires protégées !

(Jade Cameroun-Syfia) Dans l’est du Cameroun, les paysans riverains des zones protégées ne peuvent plus y chasser ni même cueillir des fruits. Leur mécontentement est d’autant plus grand que les personnes chargées de défendre la faune et la flore sont accusées de violer allègrement les règles qu’elles leur imposent. Reportage.

(Jade Cameroun-Syfia) Dans l’est du Cameroun, les paysans riverains des zones protégées ne peuvent plus y chasser ni même cueillir des fruits. Leur mécontentement est d’autant plus grand que les personnes chargées de défendre la faune et la flore sont accusées de violer allègrement les règles qu’elles leur imposent. Reportage.

 

Ici, il n’est pas rare de voir un éléphant ou un gorille s’approcher tout près des maisons. Bienvenue à Ngoyla, chef-lieu perdu au beau milieu d’une forêt dense et vierge, dans la province de l’Est du Cameroun. L’arrondissement est au cœur d’une vaste zone forestière protégée, à cheval entre le Cameroun, le Gabon et le Congo Brazzaville. Une nature riche qui contraste avec le dénuement des quelque 6000 habitants de Ngoyla. Les gens survivent traditionnellement grâce à leurs cultures vivrières, au cacao et à la chasse. Presque tous vivent dans des maisons en brique ou en terre battue, couvertes de tôles ou de paille. Seuls tranchent les bureaux administratifs, la résidence du sous-préfet et le siège du WWF, construits en dur.

 

Des représentants de cette ONG internationale de protection de l’environnement sont présents sur le terrain depuis le début des années 2000, après avoir réalisé des études qui ont permis de déterminer la densité des animaux et des arbres de ces zones déclarées protégées depuis de nombreuses années. Selon un protocole qui les lie à l’État camerounais, ils ont pour mission d’appuyer financièrement et logistiquement les agents du ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF), chargés de protéger les ressources naturelles d’une exploitation abusive.

 

Privations et sanctions

 

Depuis l’installation du bureau du WWF dans la région, les contrôles ont été renforcés dans les villages et même en brousse ; l’exploitation du bois, en dehors du bois de chauffage et des produits non ligneux, est désormais formellement interdite. Les animaux ont été classés en trois catégories : ceux totalement protégés, ceux qui ne peuvent être abattus qu’après obtention d’un titre d’abattage délivré par le MINFOF et ceux partiellement protégés dont l’abattage est lui aussi strictement réglementé. « Tu ne sais pas à l’avance quelle catégorie d’animal tu vas piéger. Le WWF nous demande, quand nous piégeons un animal totalement protégé, s’il est encore vivant, de le détacher et de le laisser partir. Mais, il n’est pas facile d’approcher un animal », s’insurge sous anonymat un cultivateur.

 

Les agents chargés de la protection des forêts feraient arrêter et garder à vue toute personne trouvée en possession d’un fusil de chasse ou de plus de deux animaux, même s’ils ont été pris dans un piège. « Si on t’attrape avec trois gibiers, tu as des problèmes. Et si ces gibiers sont intégralement protégés, tu n’es plus loin des portes de la prison », assure un villageois dont nous tairons également le nom. Le seul moyen d’être rapidement libéré serait alors de soudoyer les agents. Par représailles, les locaux sommeraient les agents trop zélés de quitter sans préavis les habitations qu’ils leur louent.

 

Régulièrement, agents et habitants échangent ainsi des insultes, parfois même des coups. « Les populations nous prennent pour leurs ennemis, alors que nous ne sommes là que pour veiller au respect de la législation forestière. Nous l’appliquons d’ailleurs avec humanisme », plaide Mpae Désiré, un des chefs du poste de contrôle forestier et de chasse de Ngoyla et Messok.

 

Le mécontentement gronde chez les riverains de ces aires protégées, qui, depuis la nuit des temps, vivaient surtout de la cueillette et de la chasse. En l’absence de poissons et de viande de boucherie, leur principale source de protéines a en effet toujours été la viande de brousse. Les restrictions actuelles sur le gibier sont d’autant plus dures à avaler que même la cueillette des mangues et autres fruits leur est interdite. Ils ne sont autorisés qu’à ramasser les fruits tombés à terre. Une maigre consolation.

 

Des dommages sans compensations

 

« Nous nous sommes appauvris depuis que le WWF s’est installé ici. Leurs affiches montrent que le gorille a plus d’importance que l’homme et, dans tout cela, nous ne recevons aucune compensation ! », s’indigne un habitant. « Imaginez qu’un matin, on arrive chez vous et qu’on vous informe que votre forêt est désormais protégée avec tout ce que cela implique. Le tout sans vous demander votre avis et sans aucune compensation de quelque forme que ce soit ! », ajoute un agriculteur.

 

L’amertume est d’autant plus forte qu’à deux pas de là, les forêts des communes de Lomié ou Mindourou qui, pour des raisons de délimitation géographique, ne sont pas soumises aux mêmes règles, sont exploitées librement par des sociétés forestières. Les communautés de ces villages bénéficient, elles, des réalisations inscrites dans le cahier des charges des exploitants et d’une redevance forestière annuelle qui se chiffrerait à des dizaines de millions de Fcfa, versée par le ministère des Finances. « Cela me révolte et toute ma population aussi. Nous n’avons pas demandé, ni même été associés à la transformation de nos forêts en aires protégées. Le gouvernement devrait nous verser à nous aussi une redevance ou une compensation équivalente », clame Alphonse Bametol, maire de Ngoyla.

 

« Préserver c’est bon, mais il faut aussi de la compensation. Si on créait des emplois, si on recrutait la population, elle cesserait de penser à chasser ou à exploiter le bois. La forêt serait alors préservée à jamais », analyse un jeune planteur. Conseiller municipal à Ngoyla, Arthur Bamlatol identifie les compensateurs potentiels : WWF, gouvernement, organismes internationaux.  »

 

Accusations tous azimuts

 

Frustrés et mécontents, les villageois affirment que les protecteurs de la forêt, en poste dans leur région, seraient en fait des ennemis de la Nature. Les éléphants seraient leur cible privilégiée. Ne maîtrisant pas les techniques de chasse, ils solliciteraient des chasseurs expérimentés pour les abattre. En avril dernier, un habitant d Eteksang, à une dizaine de kilomètres de Ngoyla, a été condamné par le tribunal de première instance d’Abong-Mbang à trois ans de prison avec sursis pour avoir abattu un éléphant. Les principaux commanditaires de cet acte, qui avaient fourni le fusil et les munitions, seraient des autorités administratives ou des membres de la police et de la gendarmerie locales que le condamné a préféré ne pas dénoncer.

 

« Gendarmes, policiers, agents du ministère des Forêts et du WWF, et même les plus grandes autorités de cet arrondissement, font du braconnage. Nous le savons, mais nous avons tous peur d’ouvrir la bouche de peur d’être punis », accuse pêle-mêle un villageois. En 2005, des gardes forestiers avaient saisi une centaine de pointes d’ivoire, des peaux de panthère, des gigots de chimpanzé, des tortues vivantes et des restes d’animaux protégés, en provenance de ces zones protégées et transportés par camion militaire.

 

« L’interdit c’est pour nous, les habitants, qui sommes par ailleurs les principaux propriétaires de ces forêts. Pas pour les ‘protecteurs de la forêt' », dénonce un cultivateur. D’après lui et plusieurs autres riverains, des agents du MINFOF et du WWF, mais aussi des policiers et des gendarmes, feraient abattre des animaux dont des éléphants et trafiqueraient l’ivoire. Des accusations graves que réfute notamment un responsable du WWF au Cameroun.

 

Des agents locaux du ministère des Forêts affirment à l’inverse avoir fait reculer le braconnage et le trafic de gibier. Les villageois restent sceptiques. À l’image de ce cultivateur qui résume la situation par une boutade qu’il tient d’un ancien maire : « Toute autorité qui est affectée à Ngoyla arrive en pleurant, du fait de notre enclavement, et en repart en pleurant, regrettant de ne plus jouir des fruits du braconnage qu’ils pratiquent tous une fois installés. »

 

Mamadou Bineta

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