Cameroun : Désillusion des anciens boursiers des pays arabes

(Jade Cameroun/Syfia) Orientés vers des études de théologie, de littérature ou de droit plutôt que vers des disciplines techniques (médecine, informatique), la plupart des anciens boursiers camerounais des universités arabes peinent à trouver du travail à leur retour au pays. Enquête.


Pour Cheik Mahamat Al Bachir, 35 ans, la reconversion est rude. Au chômage, ce titulaire d’un doctorat en étude coranique et en littérature arabe est aujourd’hui médium et guérisseur dans une pièce mal éclairée du quartier Akwa, à Douala, au Cameroun.


Bénéficiaire d’une bourse de l’Arabie saoudite après son baccalauréat, il a étudié pendant huit ans à l’université islamique de Médine. De retour chez lui, il a enseigné pendant quelques années au centre islamique de Tsinga, à Yaoundé, où il percevait un modeste salaire payé un mois sur deux. Installé à Douala, il vit désormais de l’argent que lui rapportent les cours du soir qu’il donne pour moins de 50 000 Fcfa (environ 76 Euros) par mois dans un centre d’apprentissage de l’arabe et du Coran. Pour joindre les deux bouts, Cheik Mahamat Al Bachir est donc aussi médium et guérisseur, des dons qu’il affirme avoir hérité de son grand-père.


« Nous sommes comme un chauffeur au volant d’une voiture qui a subitement perdu la route. Nous avons l’impression d’avoir beaucoup étudié pour rien », regrette-t-il. Un sentiment que partage Malicki. Cet imam et enseignant à domicile revendique une maîtrise en droit et charia obtenue à l’université al-Azhar du Caire, mais à son retour d’Égypte il n’a trouvé qu’un poste de stagiaire au ministère camerounais de l’Agriculture.


 


Filières inadaptées


L’Arabie saoudite, le Koweït, la Tunisie, la Libye, le Maroc, le Soudan et encore plus régulièrement l’Égypte offrent depuis des décennies des bourses d’études à des musulmans camerounais, de 15 ans et plus. Autrefois sélectionnés par l’Association islamique du Cameroun (ASIC), les boursiers sont depuis une dizaine d’années recrutés directement par les pays donateurs à travers leur représentation diplomatique sur place ou via des émissaires. Ces derniers sillonnent le pays pour s’entretenir avec de jeunes musulmans, leur donner des cours d’arabe, parler avec eux du Coran et les soumettre à un test de sélection.


Ceux qui sont retenus, intègrent un lycée ou une université arabe. Tout dépend de leur niveau de départ. « Quand nous quittons le Cameroun, nous ne savons rien des filières d’études. Une fois sur place, on nous propose d’en choisir trois qui ont en général toujours un rapport avec l’islam. La décision finale revient de toute façon à l’école, qui se charge de nous orienter en fonction de critères qu’elle est la seule à maîtriser », révèle sous anonymat un ancien boursier d’Égypte.


Le choix est la plupart du temps limité. « Notre niveau en arabe est généralement si bas que nous n’avons pas d’autre aptitude que d’étudier la théologie, la littérature arabe ou le droit », explique Malicki. Pour El Hadj Moktahr Aboubakar Omar, imam de la mosquée principale de Douala et président de l’Union islamique du Cameroun (UIC), les bourses seraient dès le départ orientées vers la théologie par les pays donateurs. Un cursus inadapté aux besoins du marché du travail local. « Nos frères qui donnent les bourses ne pensent pas au développement, regrette l’imam. Je souhaite que nos enfants reviennent avec des connaissances théologiques, mais aussi techniques pour devenir médecins, ingénieurs. »


Face à des universités arabes de plus en plus tournées vers la seule promotion de l’islam (certaines ne proposent plus que des bourses pour les sciences islamiques), certains étudiants camerounais, une fois arrivés sur place, suivent en parallèle d’autres cours (littérature française, informatique, etc.) dans d’autres établissements.


 


Demande toujours forte


Pour l’heure, les possibilités de reconversion restent cependant réduites. En dehors du prêche, les anciens boursiers enseignent l’arabe ou le Coran aux domiciles de musulmans huppés, dans des centres d’apprentissage privés ou dans des institutions franco-arabes. Leur salaire mensuel y atteint péniblement 100 000 Fcfa (un peu plus de 150 Euros). La plupart s’en remettent donc à la solidarité de leur communauté. Pour les épauler, l’association Wami, créée par un ancien boursier, multiplie ainsi les écoles franco-arabes et les centres d’apprentissage du Coran où travaillent les diplômés au chômage. Les plus déçus finissent cependant par retourner dans des pays arabes dans l’espoir d’y trouver plus facilement un emploi correspondant à leur formation.


Malgré les difficultés rencontrées par leurs aînés, les jeunes musulmans camerounais sont toujours aussi attirés par les bourses proposées. À leurs yeux, celui qui parle, écrit l’arabe ou dirige des prières est quelqu’un de respecté. « Étudier c’est remplir un principe de l’islam. On ne va pas à l’école forcément dans le but d’avoir du travail, mais de faire la volonté de Dieu. Il saura nous pourvoir le minimum vital », soutient Moukara, diplômé de l’Institut islamique de Louga au Sénégal, enseignant dans une école franco-arabe privée et imam à Douala.


Autre forte source de motivation : les avantages liés à la bourse. Des pays riches comme l’Arabie saoudite offrent entre 500 000 et 1 million de Fcfa (entre 760 et 1520 Euros) par mois à chaque boursier. Cet argent lui est remis en totalité au terme de ses études. Grâce aux économies réalisées sur sa bourse de l’Université de Médine, Cheik Mahamat Al Bachir a ainsi pu prendre femme et construire une villa de 8 millions de Fcfa (plus de 12 000 Euros) à ses parents.


 


Charles Nforgang


 

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