Cameroun : sauver les langues locales

(Jade Cameroun/Syfia) Cours du soir, outils pédagogiques, débats, films, émissions radiophoniques interactives, concours d’expression. Au Cameroun, les initiatives se multiplient pour promouvoir et sauver près de 280 langues locales, pour la plupart menacées de disparition.


Foyer Bangang à Douala. Dans l’immense salle de réunion, quelques bancs de deux à trois places font face au grand tableau noir. Une dizaine d’apprenants du soir du nguiemboon, une langue locale parlée par des populations de l’ouest du Cameroun, tente tant bien que mal de déchiffrer les écrits qui barrent le tableau.


« L’alphabet de cette langue est bien différent de celui du français », explique Chanceline Yemafo, avant de se replonger dans ses révisions. Pas moins de 32 lettres en effet, réparties en voyelles, consonnes, semi-voyelles et semi-consonnes. « Je ne suis là que depuis deux semaines. Je commence à lire, mais je ne sais pas encore écrire », raconte Bertrand Signing, également inscrit à ces cours gratuits ouverts aux personnes de tous âges.


Un peu partout dans le pays, des initiatives comparables se multiplient. A la Briqueterie, un quartier de Yaoundé, des cours de langue douala, là aussi gratuits et ouverts à tous, sont par exemple proposés depuis le début du mois par une association des fils et filles Sawa, dont le douala est la langue maternelle.


 


Mort programmée


Environ 280 langues locales sont parlées au Cameroun. Mais seuls le français et l’anglais, les deux langues officielles, disposent d’un statut légal défini par la Constitution et sont utilisées dans l’enseignement et la vie courante. « Le français et l’anglais ont énormément influencé nos langues maternelles. Aujourd’hui, on ne peut plus les parler une dizaine de minutes sans introduire des mots d’une de ces deux langues », regrette Marcel Ngami, un commerçant.


La situation est encore plus alarmante chez les jeunes de moins de 30 ans, en permanence exposés aux langues dominantes dans les médias et les nouvelles technologies. Idem dans les foyers où les conjoints ne partagent pas la même langue. Dans ces unions, répandues en ville, maris et femmes ne s’expriment donc que dans l’une des deux langues officielles. Il devient ensuite difficile pour eux de communiquer avec leurs familles restées au village et qui ne parlent que la langue locale.


Les résultats d’un concours d’expression organisé en 2004 par la fondation AfricAvenir, qui œuvre pour la promotion des cultures locales, sont à ce titre révélateurs : seuls 20 % des candidats lycéens pouvaient à l’époque compter de 1 à 5 dans leur langue d’origine. Quatre ans plus tôt, une étude réalisée par l’universitaire Denis Bitjaa Kody avait montré que leur usage était en voie de disparition même quand, au sein du ménage, l’homme et la femme partagent la même langue locale. D’après cette enquête, les adultes utilisent en famille la langue maternelle dans une situation sur deux et les jeunes (de 10 à 17 ans) seulement dans un cas sur quatre. « A la prochaine génération, ces jeunes qui ne parlent pas les langues locales ne pourront pas les transmettre à leur progéniture », concluait Denis Bitjaa Kody.


 


Réactions tous azimuts


Pour tenter de réagir, ces dernières années, des communautés organisées en associations et encadrées pour la plupart par l’Association camerounaise pour la traduction de la bible et l’alphabétisation (Cabtal) ont créé en leur sein des comités de langues, chargés de produire des outils pédagogiques pour l’enseignement. Ces associations ont désormais entre autres activités l’enseignement et l’apprentissage des langues maternelles. Dans les villes, les ressortissants de l’Ouest obligent par ailleurs de plus en plus les épouses à parler la langue de leurs maris, afin d’éviter l’usage d’autres langues au foyer.


« En fin d’année dernière, nous avons organisé un débat sur l’urgence d’utiliser nos langues dans la vie publique et active et mis à la disposition du public 215 livres publiés en 81 langues locales », explique Lydie Chantal Mendong, du secrétariat permanent d’AfricAvenir.


Des films chrétiens, à l’instar de La Bible ou de Jésus de Nazareth sont traduits ou produits en langues locales avec des sous-titres en français. Les radios privées et publiques multiplient les émissions interactives. « C’est un moyen de faire maîtriser nos langues par les jeunes qui les négligent parfois », estime Rudy Ebongue, responsable des programmes à Dynamic FM, une radio privée de Douala. Certaines entreprises soutiennent de leur côté l’organisation de concours d’expression.


Charles Nforgang


 



 


Une promotion par petites touches


 


La Constitution camerounaise de 1996 ne fait qu’évoquer la promotion des langues maternelles locales. Créée en 1998, une direction de la promotion des langues locales faisait inscrire au programme des enseignements dans le primaire des cours de culture nationale. « Nous enseignons aux enfants les proverbes, les contes dans la langue de la région dans laquelle est basée l’école », précise Rosssini Tsapi, un instituteur.


La conception et la publication d’ouvrages pédagogiques en langues locales ont été accélérées par les travaux de l’Association camerounaise pour la traduction de la bible et l’alphabétisation (Cabtal). Soucieuse d’évangéliser dans toutes les langues, cette dernière s’est lancée dans bon nombre de traductions de la bible et a ainsi contribué à concevoir plusieurs alphabets. Elle a été soutenue dans ses efforts par la Société internationale de linguistique (SIL), une Ong internationale, spécialiste de ces questions.


Ces dernières années, la Cabtal s’est par ailleurs engagée aux côtés d’associations villageoises pour donner un second souffle au Projet opérationnel pour l’enseignement des langues au Cameroun (Propelca). Ce programme, créé dans les années 1970 afin de renforcer l’enseignement des deux langues officielles (français et anglais), mais aussi d’introduire les langues nationales maternelles à l’école primaire et dans le secondaire, n’a véritablement débuté qu’en 1982 dans deux langues et dans deux écoles. En 2005, ce projet était plus ou moins actif dans 300 écoles primaires éparpillées sur plus de la moitié du territoire. Le Propelca bénéficie actuellement à plus de 36 000 élèves.


C. N.


 

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