Cameroun : Les hommes boudent les campagnes anti-sida

(Jade Cameroun/Syfia) Au Cameroun, l’immense majorité des hommes restent peu réceptifs aux messages de sensibilisation contre le VIH/sida et refusent le dépistage. Beaucoup y voient une menace pour leur virilité, voire une vaste escroquerie. Seule une minorité demande des campagnes chocs axées sur des témoignages de malades.

Hôpital de jour ou maternité ? Au centre de conseil et de traitement des malades du sida, situé dans l’enceinte de l’Hôpital Laquintinie à Douala, au Cameroun, les trois quarts des visiteurs sont des femmes parfois accompagnées de leurs bébés. Fréquentation identique dans la salle voisine où se tient une réunion d’information pour les personnes vivant avec le virus du sida (PVVS).


« À chaque causerie, les trois quarts des participants sont des femmes », déplore le docteur Chantal Bian, formatrice nationale en prise en charge de ces personnes, qui anime la réunion. « Le mois dernier, deux personnes sur trois qui sont venues à mon bureau étaient des femmes. Les hommes estiment qu’ils n’ont rien à voir avec cette maladie », ajoute l’une des trois conseillères de cet hôpital de jour, qui préfère garder l’anonymat.


Confirmation au centre de prise en charge globale de la SWAA Cameroun, l’Association des femmes africaines face au sida. Malgré plus de cinq ans d’exercice, le pourcentage d’hommes venus consulter ici reste presque nul. Et encore, d’après Jeanne Agokeng, assistante sociale, les rares hommes qui sont passés par là ont été entraînés par leurs épouses. « La tradition en Afrique a tendance à peindre l’homme comme le sexe fort et la femme le sexe faible. Les hommes s’entourent donc de toutes les garanties pour présenter ce visage-là », analyse le sociologue Louis Roger Kemayou, qui estime que ces messieurs craignent essentiellement que leur virilité ne soit remise en cause.


 


« Les hommes peuvent faire la différence »


À l’inverse, la femme, au Cameroun comme ailleurs sur le continent, est régulièrement au contact des centres de santé. C’est elle qui accompagne l’enfant malade, reste au chevet d’un parent, effectue les visites prénatales, etc., etc. Elle est par ailleurs systématiquement soumise à un test de dépistage de VIH/sida pendant sa grossesse. « La femme a cette chance de côtoyer régulièrement le personnel soignant à qui elle se confie et c’est tout naturellement qu’elle adhère à toute initiative de santé », complète Chantal Bellet-Edimo, coordonnateur du centre de la SWAA.


Consciente de cet écart, le Comité national de lutte contre le sida avait axé en 2002 sa campagne sur les hommes avec ce slogan : « Les hommes peuvent faire la différence ». « Nous nous étions rendus compte que le nombre de femmes victimes était de plus en plus élevé. Étant donné que la vulnérabilité des femmes est due aux hommes, nous nous sommes dit qu’il fallait agir sur ces derniers afin de leur faire prendre conscience de leurs responsabilités », explique le docteur Chantal Bian.


Bien que ne disposant pas de statistiques officielles, des médecins proches de ces personnes vivant avec le virus estiment qu’un homme infecté qui refuse de le reconnaître contamine à lui seul pas moins de dix femmes. Selon l’Onusida, 91 % des hommes de 15 à 49 ans, disent avoir eu des rapports sexuels avec des partenaires occasionnels en 2005. Au Cameroun, 6,7 % de femmes sont officiellement porteuses du VIH contre 4,1 % d’hommes et 46 000 personnes sont mortes du sida en 2005.


Les nombreuses campagnes de sensibilisation ont permis de mieux sensibiliser les gens sur les ravages de la maladie, mais elles n’ont pas rapproché les hommes des structures ou du personnel en charge de la lutte. « Je sais déjà que le sida existe et ce qu’il faut faire pour l’éviter, justifie ainsi Moïse Ari, un commerçant. Je ne suis pas prêt à aller faire le moindre test même si c’est gratuit, car cela ne changera rien à ma condition. » Fai Tchoupo, journaliste, est encore plus virulent : « Je déconseille à mes connaissances de prêter une oreille attentive à ces campagnes de charognards qui ont fait du sida un fonds de commerce. Au cours de l’une de ses visites prénatales, ma femme a sans doute fait le test de dépistage, mais c’était sans mon aval ; s’il avait fallu mon avis, je m’y serais opposé. » Des conseillers en VIH/sida rapportent que des hommes s’opposent encore aux causeries dans leurs associations.


 


Timide évolution


Les mentalités évoluent cependant lentement. « Quelques hommes commencent à se prêter au jeu, même si, comparativement à celui des femmes, leur nombre reste très faible », reconnaît une conseillère de l’hôpital de jour. Plusieurs de ces pionniers souhaiteraient que les campagnes aient davantage de punch. « Si on faisait témoigner à visage découvert les malades du sida, en présentant leurs photos ou en permettant aux gens d’aller les visiter à l’hôpital, même l’homme le plus téméraire prendrait peur », propose Lucas A.


Lucas est aujourd’hui convaincu de la réalité de cette maladie. Il ne jure désormais plus que par la fidélité, sensibilise son entourage et l’incite à se faire dépister. « Mon frère, ma fille et l’un de mes meilleurs amis ont tous été tués par le sida. Il fallait voir à quoi ils ressemblaient avant de rendre le dernier souffle », conclut-il.


 


Charles Nforgang

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