Prisons camerounaises : l’enfer des mineurs

(Jade Cameroun-Syfia) Près d’un millier de mineurs, souvent en attente de jugement, sont incarcérés dans les prisons camerounaises. Détenus avec les adultes, ils sont souvent maltraités et abusés sexuellement. Un gâchis pour la société tout entière

Après trois ans derrière les barreaux, Bernard F, un jeune Camerounais de 20 ans, a retrouvé la liberté début novembre. et les pinceaux dont il a rêvé durant son incarcération. Pris pour un voleur et arrêté dans un salon de coiffure au cours d’une patrouille, il a été écroué à la prison de Douala où il a attendu trois ans avant de passer devant le juge qui l’a innocenté. « Il y a beaucoup d’innocents en prison. Et je prie le gouvernement de faire quelque chose pour eux », plaide-t-il. Huit cents mineurs ont été recensés l’an dernier dans 19 prisons du Cameroun dont la majorité sans jugement.


A Douala, 76 % des mineurs en détention attendent d’être jugés. Ici, la durée de détention préventive varie en fonction des cas et du soutien dont dispose chaque prévenu. Selon DEI-Cameroun, la section nationale de l’ONG Défense enfants international, elle est en moyenne de 7 mois dans l’ensemble des prisons du pays.


 


« Un lieu maudit »


Selon cette organisation, les mineurs détenus sont issus de milieux sociaux défavorisés. Vagabondage, bagarres, coups et blessures, détention de drogue, vol. sont les principaux motifs de leur incarcération. La plupart ne bénéficient d’aucune assistance judiciaire.


Leurs conditions de détention sont très dures. « Cette prison (celle de Douala, Ndlr) est un lieu maudit et représente la vraie porte de l’enfer », affirme sous anonymat un habitué du lieu. Au cours de l’une de ses visites, il a constaté que le quartier des mineurs n’était pas électrifié et que certains détenus avaient des problèmes de vision. Une situation aujourd’hui résolue grâce au soutien d’un volontaire canadien. Construite pour 700 personnes, cette maison d’arrêt compte aujourd’hui 3 500 pensionnaires.


Mineurs et adultes sont emprisonnés ensemble. Les adultes cooptent alors des mineurs pour faire leur lessive ou préparer leur repas pour les détenus les plus nantis. « Plusieurs en profitent pour assouvir leurs appétits sexuels sur ces enfants en les soumettant à la sodomie », précise un responsable d’une association proche de la prison de Douala. « J’ai connu le cas d’un mineur qui avait été jeté et oublié en prison depuis de longues années et qui n’en pouvait plus d’être violé au quotidien », témoigne maître Alice Kom, avocate. D’après une source anonyme qui mène une étude sur les prisons, les relations homosexuelles sont de plus en plus fréquentes favorisant l’expansion du sida. Selon le Dr Amougou, médecin à la prison de Douala, le taux de prévalence du sida chez l’ensemble des détenus est de 12 %.


L’Action chrétienne pour l’abolition de la torture (ACAT) a maintes fois dénoncé le fait que les mineurs ne soient pas séparés des adultes. Pour Madeleine Afite, coordonnatrice locale de cette organisation pour la région du littoral, il s’agit d’un manque de volonté politique. « Ce n’est pas une question de moyens. Notre pays est capable de construire tout au moins une prison de haute sécurité pour les grands bandits et des maisons correctionnelles pour les mineurs », dénonce-t-elle.


Quel que soit leur âge, les détenus souffrent aussi de maladies dues à la promiscuité et à l’insalubrité : maladies de peau (gale, teigne, dartres), fièvres, tuberculose. Ils doivent se plier à des tâches dégradantes. Ils sont ainsi contraints de transporter quotidiennement leurs excréments à l’aide des seaux pour les déverser dans des fosses, dégager les égouts pestilentiels qui traversent la plupart des prisons.


Seul avantage pour les mineurs : ils ont droit à deux repas par jour et non un seul comme les adultes. Le menu de midi est un mélange de maïs, de haricots et d’huile de palme où les haricots sont rares. Celui du soir est constitué de riz blanc.


 


Au mépris de la loi


Selon l’article 80 du Code pénal, l’incarcération des mineurs de 10 à 18 ans devrait être une exception et non la règle. En 1995, une circulaire signée par le ministre de la Justice invitait les magistrats à « prendre des mesures pour traiter les cas des enfants sans recourir à la procédure judiciaire et, lorsque celle-ci s’avère nécessaire, d’éviter au maximum d’ordonner la détention préventive, de respecter les droits de l’homme, de mettre en œuvre toutes les garanties en faveur des mineurs délinquants. » Sans succès.


« Le magistrat qui place un mineur en détention préventive fait preuve d’une irresponsabilité déconcertante, regrette Me Alice Kom. Il ne se pose aucune des questions de base qui pourrait lui permettre de prendre en compte le cas particulier du mineur, et c’est très grave. » Les magistrats approchés se refusent à tout commentaire.


D’autant, estime Ze Messomo Moise, archiviste de l’ACAT, que la prison est tout à fait néfaste aux mineurs : « Un gamin qui entre comme simple délinquant en sort avec le profil parfait d’un bandit. Celui qui entre bandit en sort criminel », soutient-il. Un autre habitué des prisons locales abonde dans le même sens. « Que de pertes subies en prison. L’estime de soi, la dépersonnalisation, les privations, la dévalorisation autant de mise en échec qui sauront ébranler les plus difficiles. On se révolte contre soi-même en premier lieu et par la suite, l’extériorisation de ce rejet est tout autant préjudiciable à la personne qu’à la société. »


 


Reinnier Kazé


 


 


 


 

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