Cameroun : Où sont passés les poissons ?

(Jade Cameroun/Syfia) Source de protéines autrefois abordable pour les familles les plus modestes, le poisson frais est de plus en plus rare et cher au Cameroun. Les autorités accusent les pêcheurs de déverser leurs prises à l’étranger. Et ceux-ci se plaignent des taxes et des méthodes de pêche de certains de leurs homologues chinois.

Bousculade au crépuscule. Sur le quai du débarcadère de la pêche artisanale de Youpwè à Douala, les commerçants se pressent pour s’approvisionner en poisson frais. Ils le revendront ensuite au détail sur les marchés de la capitale économique camerounaise. Les captures débarquées, trop faibles par rapport à la demande, sont vendues aux enchères. De plus en plus cher. Situation quasi identique au port de pêche industrielle. Ici aussi, les bateaux se font rares et écoulent de plus en plus rapidement leur cargaison.


Au marché central, les prix ont été fortement revus à la hausse. Le bar, vendu il y a encore cinq ans, moins de 1 000 Fcfa (1,5 Euros) le tas, est proposé aujourd’hui à 1 500 Fcfa (2,3 Euros). Le prix du maquereau, poisson le plus consommé, a lui augmenté de plus de 50 %.


 


Carburant taxé, poissons à l’étranger


Certains pêcheurs accusent une mesure gouvernementale prise en 2001 d’être à l’origine de cette flambée des prix. Avant cette date, le carburant destiné à la pêche était exempté du paiement de la taxe sur la valeur ajoutée, de l’ordre de 19 %. « Cette décision a été prise à la suite d’une enquête qui a révélé que ce carburant, censé être vendu exclusivement aux pêcheurs, était détourné par la Direction des impôts qui en avait la charge et vendu à d’autres fins dans des circuits parallèles », explique sous anonymat un cadre du ministère de l’Élevage, des pêches et des industries animales (Minepia), évoquant une enquête interne à son administration.


Les pêcheurs camerounais sont donc désormais obligés de s’approvisionner en carburant taxé, au même prix que les autres usagers. D’autant plus dur à accepter que ce dernier ne cesse de grimper : le litre de super, par exemple, est à 600 Fcfa, près de 1 Euros. Beaucoup de pêcheurs accostent donc dans des pays voisins comme le Nigeria où le carburant est meilleur marché et non taxé. Ils en profitent pour y vendre leurs poissons, au mépris de la loi camerounaise, qui leur fait obligation de déverser la totalité de leurs prises dans leur port d’attache. Cette violation les expose à des pénalités pouvant aller jusqu’à 40 millions de Fcfa (plus de 60 000 Euros) par infraction.


Selon Richard Tchoubia, délégué régional du Minepia, la quasi-totalité des sociétés agréées se livreraient à cette pratique. Elles ont été sanctionnées l’an dernier, mais la situation n’a guère évolué depuis. « Les autorités savent très bien que l’approvisionnement en carburant est loin d’être le seul problème auquel sont confrontés les pêcheurs », fulmine cet employé de la Société camerounaise des crustacés. Taxes, quittances et frais de douane ont en effet également été revus à la hausse.


 


Concurrence chinoise


Pour cet armateur qui a requis l’anonymat, le véritable problème est la raréfaction des poissons qu’il impute à la présence chinoise dans les eaux camerounaises : « Avant que les Chinois ne rentrent dans nos eaux, nous approchions facilement 50 tonnes de capture après une dizaine de jours passés en mer. Aujourd’hui, il faut aller à la limite de la zone frontalière de Bakassi pour espérer avoir 30 t, et de surcroît ce sont de petits poissons ! » Les pêcheurs camerounais accusent leurs homologues chinois d’utiliser le chalut-bœuf, une technique dévastatrice pour la faune aquatique, et les autorités de ne pas réagir. « Il nous arrive de trouver en mer deux bateaux chinois qui tiennent chacun un côté d’un même filet sur une distance de plus d’un kilomètre et qui le tirent sur de longues distances ramassant tout ce qu’ils trouvent sur leur passage », dénonce ce pêcheur


La délégation régionale du Minepia indique que pour la région du Littoral, les prises de la pêche industrielle ont baissé de moitié entre 1999 et 2006. Des poissonneries, autrefois spécialisées dans le poisson frais, ont dû réorienter leur activité. « Notre chambre froide consomme beaucoup d’électricité. Pour ne pas la laisser tourner à vide et perdre ainsi de l’argent, je suis obligé aujourd’hui de vendre les poissons congelés Afric en mer, importés du Sénégal », déplore Maurice Nombou, propriétaire d’une poissonnerie à Yaoundé. Les entrepôts, qui auparavant se consacraient au stockage du poisson frais, sont désespérément vides.


Source de protéines autrefois abordable pour les plus pauvres, le poisson frais est aujourd’hui inaccessible pour beaucoup, obligés de se rabattre sur le poisson congelé importé. Quant aux ménagères qui n’ont pas les moyens d’acheter de la viande ou du poisson, elles se rabattent sur le soja. Une autre spécialité asiatique.


 


Charles Nforgang

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