Congo Brazzaville : Travailleurs étrangers indésirables et indispensables

Au Congo, où ils tiennent de nombreux secteurs économiques, une loi interdit désormais aux étrangers de conduire des taxis ou de travailler dans les boulangeries. But avoué : privilégier les nationaux. Mais les Congolais doutent de son efficacité.


Le calme règne dans cette boulangerie de l’avenue de la Paix, au nord de Brazzaville. Il y a deux mois, elle grouillait de monde. Aujourd’hui, elle ne compte plus qu’une dizaine de travailleurs, tous d’origine congolaise. « Nous avons licencié une douzaine de travailleurs étrangers originaires de la RD Congo comme nous l’ont demandé nos syndicalistes. On nous demande de n’embaucher désormais que des jeunes Congolais », explique Vincent Bonazebi, le chef du personnel de cette boulangerie, qui n’envisage pourtant pas, pour le moment, de recruter des nationaux.

Une loi promulguée le 24 novembre dernier stipule, en effet, que le commerce à l’étalage, les boulangeries et le transport en commun sont des secteurs réservés aux Congolais. Or, ils étaient jusqu’à présent tenus par des étrangers. C’est le cas, par exemple, des boulangeries qui sont, à Brazzaville, à 90 % entre les mains des Mauritaniens. Pour appliquer la loi, le Syndicat patronal des boulangers et pâtissiers du Congo a, en décembre dernier, ordonné aux patrons de licencier les non-nationaux.« Au Sénégal ou au Bénin par exemple, il n’est pas facile pour un étranger de trouver du travail dans des secteurs même informels. La priorité est toujours donnée à un fils du pays. Ici, chez nous, c’est le contraire. C’est du laisser-aller total », explique, sous anonymat, un membre permanent de ce syndicat qui reproche au ministère du Commerce et de l’Industrie d’octroyer des autorisations aux étrangers qui, selon lui, fabriquent du pain sans respecter les règles de l’art.

 

« Ici, la loi ne s’applique qu’un jour »

Même situation du côté des transports en commun. En décembre, le syndicat des transporteurs a demandé aux propriétaires des véhicules de renvoyer tous les chauffeurs de la RD Congo, du Rwanda et de l’Afrique de l’Ouest qui conduisent des taxis et des minibus à Brazzaville. Certains d’entre eux font de la résistance. Un chauffeur malien a même été abattu le 11 décembre dernier par un élément de la Force publique à la suite d’une course-poursuite.

« Ici, chez nous, la loi ne s’applique qu’un jour. Après on laisse tomber », regrette cependant un chauffeur de taxi. De fait, les étrangers qui ont perdu leur travail, mais connaissent eux aussi le laxisme des autorités congolaises attendent que le vent passe. « Pas question pour moi de rentrer à Kin. Je n’ai rien à faire là-bas « , confie Delphin, ancien chauffeur d’un taxi appartenant à un officier de l’armée. « Mon patron m’a dit de me calmer un peu. Je vais reprendre le travail. Il ne se passera rien. » Sékou, ancien pointeur dans une boulangerie, qui à présent aide son grand frère à vendre dans un magasin d’alimentation, doute fort de la réussite de cette mesure. « En 1977, se souvient-il, le président Yhombi Opango (président du Congo de 1977 à 1979, Ndlr) avait chassé tous les Ouest-africains. Leurs magasins avaient été donnés aux Congolais. Au bout de quelques jours, tous avaient fait faillite. Le Congo n’est rien sans les étrangers ! »

 

Les Congolais se risquent peu dans le privé

Les employeurs non plus ne croient pas à l’efficacité de cette loi. Ils savent d’expérience que la plupart des jeunes Congolais, surtout diplômés, méprisent les petits métiers. « Pendant plus de 30 ans de régime socialiste, on leur a inculqué une dangereuse éducation selon laquelle, après l’école, il faut nécessairement travailler dans les bureaux de la Fonction publique. Jusqu’à aujourd’hui, le secteur privé est considéré comme un risque. Même les parents pensent que l’enfant n’y a pas d’avenir », souligne Lamine, guinéen, patron d’un restaurant, à Poto-Poto, quartier cosmopolite de Brazzaville. Richard Epowa, journaliste, enfonce le clou. « Quand tu recrutes un Congolais, même pour un petit travail, il s’attend à un gros salaire, souligne-t-il. Le Zaïrois, le Rwandais ou le Ouest-Africain, lui, ne cherche pas beaucoup. Ce sont des gens prêts à tout faire même les travaux les plus humiliants. » Une femme, propriétaire d’un taxi, se plaint : « J’en suis déjà à mon troisième chauffeur congolais. Aucun n’était sérieux. Ils n’arrivaient pas à me verser les 17 000 Fcfa par jour ».

Pourtant, cette épuration risque de s’étendre à d’autres secteurs. Les étrangers tiennent encore les magasins d’alimentation, l’électroménager, la restauration, le textile ou encore l’import-export jusqu’aux secteurs informels comme le ramassage des ordures ménagères. Beaucoup d’observateurs estiment que cette loi arrive à point nommé pour calmer l’opinion publique congolaise de plus en plus critique envers les promesses non tenues de Sassou Nguesso. Les 40 000 emplois par an promis lors des élections présidentielles de 2002 se font toujours attendre. Le chômage des jeunes avec son cortège de méfaits (toxicomanie, alcoolisme, prostitution précoce, violence) ne cesse d’augmenter.

 

Jean-Valère Ngoubangoyi

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