Entreprises de sécurité privées. Le calvaire des employés MBororos

Jetés en prison sans enquête en cas de vols, recrutés sans aucune formation de base, parfois sans diplôme, les MBororos se font recruter massivement par les Sociétés de sécurité privées au mépris des lois qui régissent ce secteur, et au péril de leur vie. Ils représentent la main d’œuvre la moins chère et la moins à même de défendre ses intérêts.

Premier Avril 2019. A Bonaberi, quartier situé dans le 4e arrondissement  de la ville de Douala. Jean Pierre Saah, fondateur du célèbre label JPS Production, est tué au cours d’une agression à son domicile. Le premier suspect arrêté et placé en garde à vue avant même l’ouverture de l’enquête est le vigile nordiste du domicile du producteur, employé d’une entreprise de sécurité privée. C’est lui qui a ouvert le portail de la maison aux alentours de 22h, selon les sources de l’enquête, pour laisser entrer Jean Pierre Saah. Le producteur a ensuite été pris à partie par les brigands qui l’ont étouffé devant sa belle-mère et son fils. Le vigile sera jeté en prison.

Le 19 Mars 2011. Une centaine de millions de Fcfa sont emportés au cours du braquage de l’agence Ecobank de Bonaberi. Lors du jugement au tribunal militaire à Douala, Jean Paul Djiengogoué, un MBororo agent de sécurité de l’entreprise privée G4S, est le premier à être jeté en prison. En service ce jour, Il avait vécu le braquage en direct et son récit au tribunal avait retenu l’attention à la fois des deux parties et du public venu nombreux à cette audience. Son récit, qui paraissait plus proche de la vérité, avait refroidi la salle bruyante et plongé toute l’assistance au cœur de ce hold-up extraordinaire. Les raisons de son inculpation n’ont toujours pas été pas clairement été exposées.

Des histoires de condamnation des employés des entreprises privées de sécurité, on en vit tous les jours. Parmi les plus touchés, les Bororos,  dont la plupart sont analphabètes et ne connaissent même pas leurs droits. 

L’association des MBororos aux abois

Face à la récurrence des faits, quelques employés de ces entreprises ont élevé la voix pour demander que les lois qui régissent le fonctionnement de ces entreprises et qui les protègent soient respectées. Il faut rappeler que les patrons de ces entreprises, dont beaucoup sont des bourgeois qui vivent en Europe, n’ont aucun intérêt à ce que la loi soit appliquée, puisqu’ils payent beaucoup moins chère une main d’œuvre non qualifiée, « recrutée à coup de pelle ».

Plus de 80% des employés de ces structures sont originaires du grand-Nord parmi lesquels de nombreux MBororos. Beaucoup n’ont même pas le Certificat d’Etude Primaire. Avec des salaires de misère de  40 000 Fcfa par mois, ils travaillent dans des conditions difficiles qui mettent en danger leur propre vie, dormant à la belle étoile sans aucun outil de défense et de sécurité. L’association pour le développement des MBororos au Cameroun (Mboscuda) s’insurge contre le traitement réservé à ses compatriotes dans ces entreprises. Même si elle salue à la base l’effort fait par ces sociétés pour apporter du travail aux Bororos dans les grandes villes où l’emploi n’est pas à la portée de tous, elle demande que des efforts soient faits pour renforcer la sécurité de ces employés. « Qu’on trouve un moyen pour leur apporter plus de sécurité. Nous ne voulons pas utiliser le terme « marginalisé »,  mais nous ne sommes pas très loin de là. Que de façon générale, ces entreprises trouvent des moyens pour empêcher que leurs employés soient toujours des boucs émissaires », a exigé l’association.      

Amateurisme dans les entreprises

Lundi 8 février 2021. Nous nous rendons au sein du groupe Africa situé au quartier Bonanjo à Douala. Ce groupe dirige quatre grosses entreprises de sécurité privées, les plus puissantes et crédibles dans le domaine. Il s’agit de Afcoma security, Africa security Cameroun, Cotrava security et Boat Management security. Le Président directeur général de ce grand groupe réside en Europe.

Nous sommes accueillis par l’un des directeurs qui a préféré garder l’anonymat. Il affirme ouvertement qu’aucune politique n’est mise en place pour défendre les employés. C’est un peu du « chacun pour soi » en cas de pépin.

«C’est normal qu’en cas de vol on arrête d’abord nos employés. Si vous-même dans votre journal il y a cas de vol, qui allez-vous arrêter ? » Des propos qui choquent et font peur. Cautionner des arrestations sans enquête. Ce qui explique le fait que plusieurs employés de ces entreprises se retrouvent en prison, abandonnés sans défense.

Est-ce que les entreprises respectent leurs cahiers de charges envers l’Etat ?   Qu’en est-il de la formation du personnel ? En jetant un coup d’œil dans le registre du personnel que nous présente ce directeur, on constate sans surprise que les ressortissants du grand nord sont les plus recrutés. Leur faible niveau d’étude ne permet pas qu’ils soient formés de manière adéquate sur les normes en vigueur du droit international des droits de l’homme, du droit international humanitaire et du droit international des réfugiés comme  le demande la loi. Nous sommes surpris de constater que beaucoup d’employés n’ont même jamais reçu ces formations. Le cas des Bororos pose encore un énorme problème, puisque beaucoup ne parlent même pas français.

Comment s’effectue les recrutements ?  Les bases ne sont pas fixes. Mais il est question ici de recruter ceux à qui on peut payer le moins d’argent possible. Nous sommes très loin des bases imposées par l’Etat, surtout le volet respect des droits humains. Les textes rappellent que « les entreprises et leur personnel sont tenus à être formés de manière à signaler sans délai aux autorités compétentes les cas dans lesquels une violation des droits de l’homme peut survenir, et les personnes responsables de toute violation font l’objet de sanctions administratives, disciplinaires ou judiciaires, lorsque cela est requis ou opportun ». Difficile d’atteindre ces objectifs avec ce qui se passe dans ces entreprises. 

Silence complice de l’Etat

A la délégation régionale du Littoral du ministère du travail et de la sécurité sociale, on nous explique que beaucoup d’entreprises de sécurité privées fonctionnent sans agrément. Ils bénéficient de la clémence de l’Etat. La clandestinité entretenue dans ce secteur serait à la base des nombreuses dérives observées. L’enquête approfondie et les contrôles réclamés par la loi ne sont pas effectués régulièrement. Les abus enregistrés sur les couches minoritaires comme les Bororos ne sont pas dénoncées.

Les responsables de la délégation nous expliquent qu’ils sont au courant de tous les risques auxquels sont exposés les employés de ces structures. « Mais c’est à ces employés eux-mêmes de porter une plainte collective pour que l’Etat se saisisse du dossier »

Pourtant une loi rigoureuse régit le secteur

Les principes et directives sur les droits de l’homme et des peuples dans la lutte contre le terrorisme en Afrique ratifiés par le Cameroun précisent les obligations de rendre compte des entreprises de sécurité privées.

Selon les textes, les États sont tenus de faire respecter le droit international des droits de l’homme, le droit international humanitaire par les entreprises de sécurité privées (militaires et non militaires) qu’ils mandatent. En particulier, les États doivent s’assurer que ces entreprises sont soumises à une enquête approfondie et contrôlées de manière adéquate.

L’identité de ces entreprises, leurs fonctions, pouvoirs et immunités, doivent être connus du public, leur personnel doit être soumis à une enquête approfondie et être formé de manière adéquate, notamment sur les normes en vigueur du droit international des droits de l’homme, du droit international humanitaire et du droit international des réfugiés. Des mesures appropriées doivent être prises pour prévenir toute violation.

Ces dispositions clairement édictées sont loin d’être respectées par l’Etat et par les entreprises de sécurité. Un laxisme qui pose problème, puisque les Etats parties ayant signé les pactes internationaux s’engagent à assurer le droit égal qu’ont l’homme et la femme au bénéfice de tous les droits économiques, sociaux et culturels qui sont énumérés dans ces Pactes.

Hugo Tatchuam (Jade)

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