Pas d’arrêté de désignation pour plus de 100 chefs Mbororos

Ils ne sont pas habilités à agir comme des auxiliaires de l’administration et ne peuvent faire valoir les intérêts culturels, sociaux et économiques de leur communauté au sein du conseil régional de l’Ouest ou des autres instances de décisions politiques.

Un tournant manqué avec l’histoire. C’est le sentiment qui anime bon nombre de chefs traditionnels et religieux Mbororos, localement désignés « Ardos», à la suite de la proclamation des résultats des toutes premières élections régionales tenues au Cameroun courant le mois de décembre 2020.  Au terme de cette consultation, aucune autorité traditionnelle Mbororo ne figure sur la liste des conseillers régionaux élus dans divers départements sur le collège des chefs traditionnels. En dépit des revendications formulées devant le tribunal administratif de Bafoussam par Mohamadou Rufai, lamido de Didango, foyer le plus ancien de la sédentarisation des Mbororos dans la région de l’Ouest, aucune candidature des dignitaires traditionnels de cette communauté n’a été retenue pour la compétition électorale. Frustré et indigné, ce chef traditionnel épingle les pouvoirs publics et remet à l’ordre du jour la question de la non reconnaissance officielle des chefs traditionnels Mbororos dans le département du Noun. Il est appuyé dans cette démarche par des cadres de Mboscuda (Mbororos cultural association). Ceux-ci indiquent qu’il existe plus de 106 campements Mbororos recensés dans la région de l’Ouest, avec la tête de chaque groupe un Ardo.

Des nomades devenus sédentaires

Selon cette organisation sociale et culturelle, toutes les communautés installées dans les campements dénombrés se sont sédentarisés depuis des dizaines d’années. D’où l’urgence de la reconnaissance officielle de leurs chefferies et de leurs chefs. Une exigence qui coince parce que sur les 106 chefferies recensées, seuls quatre chefs traditionnels disposent des arrêtés signés par les préfets territorialement compétents et homologuant leur désignation comme chef traditionnel de 3e degré. Il s’agit de Didango et Koutchakam(Noun), de Tchada II(Mifi) et Sanki(Ndé) .   Ce qui confère à ces derniers le statut d’auxiliaires de l’administration, avec tous les privilèges qui vont avec. Il s’agit notamment d’une indemnité mensuelle de 50 000 Fcfa et d’un rôle officiel en matière foncière, surtout lors de l’immatriculation des terrains du domaine national. Les 102 autres se sentent marginalisés et crient au complot permanent contre la valorisation de la culture Mbororo. Le cas le plus palpable et récent concerne « l’ardorat » de Koundeng dont le dossier de reconnaissance officielle se trouve en souffrance dans les tiroirs de la préfecture de Foumban, selon Amadou, un membre de Mboscuda. Et malgré les multiples relances, l’arrêté d’homologation de la désignation de ce chef traditionnel n’a jamais été signé. Une autre plainte qui fait couler beaucoup d’encre et de salive au sein de la communauté Mbororo du département du Noun est celle du « lamido » de Didango qui revendique depuis des lustres le passage de chefferie de 3e degré à celle de 2e degré. Le dossier constitué serait en souffrance au niveau du ministère de l’Administration territoriale à Yaoundé. « Lors d’une escale  à Koutaba pendant une de ses visites dans la région de l’Ouest, le Président de la République avait salué la sédentarisation des Mbororos à Didango depuis 1905.  La suite de cette reconnaissance devrait être un arrêté du ministre de l’Administration territoriale pour l’érection de cette chefferie en groupement avec le statut de chefferie traditionnelle  de 2e degré constitué de plusieurs « ardorats » reconnus officiellement comme chefferie de 3e degré.  Les Mbororos ont cessé d’être des nomades. Ils sont devenus sédentaires et fils des localités où ils sont accueillis depuis des dizaines d’années », explique Amadou. Les Mbororos sont d’autant plus choqués que sous leurs yeux de nombreuses chefferies traditionnelles comme celle de Njinka près du palais royal à Foumban ou celle de Mangoum sur la rive gauche du Noun, sont passés de 3e à 2e degré, avec, selon certains membres de Mboscuda, moins de faits d’armes historiques ou de populations que celle de Didango.

L’Etat assure la protection des minorités

Face à divers blocages, souvent liés au fait que les chefferies traditionnelles Mbororos nouvellement constituées après l’indépendance du Cameroun en 1960 ne sont pas clairement délimitées ou sont noyées dans les territoires des chefferies déjà établies,  les membres de ce groupe minoritaire se  disent victimes de discrimination, stigmatisation et marginalisation dans la  mesure où leur niveau de participation aux processus de prise de décision tant au niveau communautaire que national reste encore faible. Ce qui implique  qu’ils font souvent l’objet de domination et d’exploitation à l’intérieur des structures politiques et économiques qui sont communément conçues pour refléter les intérêts et les activités de la majorité nationale.  Ils  vivent souvent dans des zones inaccessibles, sont souvent géographiquement isolés et souffrent de diverses formes de marginalisation tant politique que sociale et culturelle. Une réalité que reconnaissent certaines autorités administratives locales. En l’absence de Donacien Um, préfet du département du Noun, lors de notre passage dans unité le 04 mars dernier, son chef de secrétariat justifie la non homologation des chefferies Mborors en faisant savoir qu’il existe une différence entre chef de village (délimité) et chef de communauté. Pour lui, ces ardos sont des chefs de communauté, et par conséquent n’ont pas droit à une reconnaissance officielle. Reste que l’administration camerounaise se montre volontaire pour réduire les disparités et les inégalités sociales. Car comme le dispose la Constitution du 18 janvier 1996, « tous les citoyens camerounais sont égaux en droits et en devoirs ». Dans la même loi fondamentale, il est édicté: «L’Etat assure la protection des minorités et préserve les droits des populations autochtones conformément à la loi.»

Ces dispositions constitutionnelles semblent constantes, du moins formellement, pour les acteurs de l’administration publique camerounaise ou pour les représentants de l’Etat auprès des missions diplomatiques ou organisations internationales. Ainsi, suivant un document daté du 19 novembre 2013 produit par la Mission permanente du Cameroun auprès de l’office des Nations unies à Genève et transmis à James Anaya, rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones, l’homologation de la désignation des chefs traditionnels se déroulent suivant une procédure fixée par acte réglementaire : «le processus de désignation des chefs traditionnels au Cameroun est régi par le décret N° 77/245 du 15 juillet 1977. Aux termes de celui-ci, en cas de vacance d’une chefferie, l’autorité administrative (Préfet ou sous-préfet) procède, au cours d’une réunion et sans délais, aux consultations en vue de la désignation d’un nouveau chef. Les notabilités coutumières sont obligatoirement consultées. Le déroulement des consultations est consigné dans un procès-verbal signé du président de la réunion. Le dossier du candidat issu des consultations est transmis par voie hiérarchique pour leur nomination par le Premier Ministre (chefs de premier degré), le Ministre de l’Administration Territoriale (chefs de 2e degré) ou le préfet (chef de 3degré). » Dans la pratique, l’autorité administrative tient compte du mode de succession traditionnelle en vigueur dans la chefferie.

Intégrer la culture et la religion des Mbororos

Faut-il préciser que les deux dispositions du préambule de la Constitution Camerounaise citées plus haut épousent les contours de l’article 26 du pacte international sur les droits civils et politiques. Ce texte dispose : «…la loi doit interdire toute discrimination et garantir à toutes les personnes une protection égale et efficace contre toute discrimination, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique et de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.»  L’article  27 de ce texte ratifié par le Cameroun est plus explicite. Il énonce : « Dans les Etats où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d’avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d’employer leur propre langue. »  Ce qui implique, comme le souligne Charlie Tchikanda, Directeur exécutif de la ligue des droits et des libertés, que les fonctionnaires de l’Administration territoriale du Cameroun devraient intégrer la sédentarisation des Mbororos dans des campements appelés « ardorats », acter et classifier officiellement leur gestion communautaire, culturelle et religieuse par des chefs traditionnels désignés Ardos, tout en garantissant leurs droits fonciers.

Guy Modeste DZUDIE(JADE)

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