Les handicapés mentaux abandonnés dans la rue

Sans soin et ni prise en charge

Le ministère des affaires sociales et le ministère de la santé publique ont du mal à apporter une solution aux problèmes des handicapés mentaux . Ils seraient plus de 2000 à errer dans les villes. L’insuffisance criarde des structures d’accueil, le coût élevé de leur prise en charge et l’insuffisance des médecins spécialisés complique davantage la situation.

 George, jeune homme de la trentaine, grand gabarit aux épaules larges est un malade mental. Depuis plus de dix ans, il parcourt les rues du quartier  Akwa à Douala. Il est très célèbre sur les avenues « ancien Dalip »  jusqu’au carrefour « école publique de Deido », un centre commercial toujours bondé de monde. George marche tout nu, laissant traîné son sexe, qui pour le plus souvent, est l’objet de moquerie de nombreuses femmes, qui aiment scander son nom à chaque passage.

Il arrive parfois que Georges délire. Il pousse des cris, devient violent, agresse les passants, parle tout seul en une langue que personne ne comprend. Les agents de la communauté urbaine de Douala s’en prennent souvent à lui, parce que selon eux, « il fait des selles partout, dort dans des décharges d’ordures, consomme même ces ordures ». Bref pour eux, George est un danger pour la sécurité et la santé publique. 

La scène est plus difficile à vivre lorsque le malade mental est une femme. Au quartier Deido, au lieu-dit « Total Bonateki », une femme âgée de 45 ans déambule à longueur de journée toute nue dans la rue, avec un bébé entre les mains. On l’appelle « Martha la miss ». Il y a quelques années, elle se plaçait sur le pont du Wouri, où elle demandait de l’argent aux passants, surtout aux véhicules qui traversaient le pont tout lentement à cause des embouteillages. Depuis la réfection de ce pont, la circulation étant devenue fluide, elle est allée se réfugier au quartier Deido. Martha prend son bain en plein jour dans les flaques d’eaux, se lave les parties intimes. Ses formes arrondies et ses seins fermes ne laissent pas les hommes indifférents. Elle aurait été plusieurs fois violée par des inconnus.

 Par pudeur, certains passants la recouvrent souvent de vêtements, mais elle les enlève aussitôt après. Elle mange dans les dépôts d’ordures, se promène à longueur de journée en ramassant tous objets insolites qu’elle trouve sur son chemin. Sa santé et celle de l’enfant suscite des interrogations, puisqu’elle n’a aucune prise en charge.

Ces deux cas représentatifs démontrent dans quelle condition vivent les handicapés mentaux, encore appelés par les spécialistes, « les majeurs handicapés », car complètement infantilisés. 

Faible prise en charge

L’hôpital Laquintini de Douala dispose de l’unique centre de prise en charge des handicapés mentaux. C’est le seul centre pour plus de quatre régions. Le service psychiatrique conçu pour accueillir une centaine de malade est totalement débordé. Chose incroyable, il y a un seul médecin spécialiste, le neuropsychiatre Dr Jean louis NJon en service depuis plus de 10 ans.

 A la question de savoir les risques de laisser les malades mentaux errer dans la nature, le docteur affirme que la plupart de ces patients sont des malades mentaux chroniques que les familles ne peuvent plus garder à la maison parce qu’elles ne peuvent pas les prendre en charge. Et parfois ils n’ont plus de familles.   Normalement c’est la société qui doit les prendre en charge parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont malades. Il faut les soigner et les réhabiliter.

« Chez les malades mentaux il y a ce qu’on appelle la conviction délirante. Ils peuvent entendre et voir des choses que nous ne voyons pas. Dans la plupart des psychoses, le malade ne sait pas qu’il est souffrant. Vous savez c’est notre conscience qui nous permet de nous rendre compte que nous avons mal à la tête, à la main ou au pied. Mais ces malades n’ont plus cette faculté. Comme autres maladies courantes, on peut citer la dépression, les troubles d’addiction, l’autisme infantile, la schizophrénie et bien d’autres », explique le médecin.

Le ministère de la santé impuissant

Au ministère de la santé, le docteur Mambo le délégué régional de la santé du Littoral affirme que dans les pays développés c’est L’Etat qui prend en charge les handicapés mentaux. Mais nous, dans notre société, c’est le patient qui se prend en charge lui-même. « Il faut qu’on trouve un moyen de soigner ces personnes qui ne demandent rien. On peut les prendre dans les rues pour les soigner, mais qui va payer ? », s’interroge-t-il.

Peut-on dire que l’Etat ne fait rien ? Non, le gouvernement essaie de gérer ça à sa manière, nuance le docteur. « Nous sommes dans un pays pauvre. Vous voyez que lorsqu’on va à l’hôpital on paye les consultations. Mais le malade mental ne peut pas payer. Le législateur doit penser à ça. Il faudra trouver des financements. Si on avait la sécurité sociale, ce serait plus facile. Les handicapés mentaux sont comme des enfants, il faut prendre tout en charge, sinon ce n’est pas possible. Vous savez on n’est pas habitué à ce type de traitement chez nous, c’est pourquoi on les appelle les majeurs handicapés ».

Le ministère des affaires sociales peu préoccupé.

« Beaucoup de parents évoquent le contexte économique difficile et l’éloignement des centres de santé pour expliquer l’abandon des malades dans les rues. Ils affirment aussi que de plus en plus les familles sont incapables de contenir les violences et les comportements étranges, et ne savent pas quoi faire », explique le chef de brigade du centre social d’Akwa de la délégation départementale des affaires sociales pour le Wouri situé à la salle des fêtes d’Akwa. Il affirme que la prise en charge des personnes handicapées est au centre de leurs préoccupations. Mais, il n’y a pas d’argent pour aller au bout des différents projets. Ils ne disposent d’aucune statistique fiable concernant les malades mentaux. 

Le gouvernement fermé aux propositions des Ongs

Paul Eliane Maubeukui est la présidente de l’association dénommée,  Action pour l’épanouissement des femmes démunies et des jeunes détenus (AFJD). Elle mène des actions pour venir en aide aux femmes malades mentales abandonnées dans les rues depuis plusieurs années. Elle affirme que lorsqu’elle se rapproche du ministère des affaires sociales pour soumettre les difficultés que ces dernières rencontrent, elle est repoussée par les agents du ministère.

« Personne ne s’intéresse aux informations que nous donnons. A chaque fois ils nous disent que le ministère n’a pas les moyens pour mener des actions sur le terrain. Au début on essayait de trouver des orphelinats pour l’accueil des cas les plus graves. Mais aujourd’hui c’est devenu difficile. Fatigués, nous avons décidé de travailler sur le sujet avec les sœurs religieuses de l’église catholique. C’est à elles que nous communiquons les résultats de nos recherches. Mais l’église catholique fait plus de la sensibilisation entre le malade mental et ses parents. Ils ne font pas de la prise en charge » explique Eliane Meubeukui.

Elle affirme que très peu d’associations travaillent sur la question des malades mentaux. Raison pour laquelle il n’est pas envisagé de porter plainte contre l’Etat pour le contraindre à se pencher sur ce problème. Selon les résultats de ses recherches, plus de 200 femmes malades mentales ont été enceintées dans les rues. La prise en charge des nouveaux nés pose problème, puisque l’Etat ne veut pas s’en charger.

Loi violée

La convention relative aux droits des personnes handicapés a été ratifiée par le Cameroun. Les pratiques observées au Cameroun se font en violation de l’article 14, qui précise que « Les États Parties reconnaissent que les personnes handicapées ont le droit de jouir du meilleur état de santé possible sans discrimination fondée sur le handicap. Ils prennent toutes les mesures appropriées pour leur assurer l’accès à des services de santé qui prennent en compte les spécificités, y compris des services de réadaptation. En particulier, les États Parties fournissent aux personnes handicapées des services de santé gratuits ou d’un coût abordable couvrant la même gamme et de la même qualité que ceux offerts aux autres personnes ». Des dispositions à respecter par l’Etat.

Hugo Tatchuam (Jade)

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