Alors que les combats s’intensifient, Médecins sans frontières quitte officiellement le Nord-Ouest

La seule organisation à fournir un soin médical et un service d’ambulance  gratuit  aux populations retire officiellement ses équipes de la région du Nord-Ouest au grand dam des populations en souffrance. Suspendu par les autorités depuis huit mois, l’Ong française, qui a pourtant tenté de négocier, abandonne une région dévastée par les conflits depuis quatre ans.  

Balikumbat, département de Ngoketunja, région du Nord-ouest. Ce vendredi 6 Août, les quelque 8000 habitants restés, sur une population estimée à près de 68 000 habitants, se réveillent comme tous les matins dans la peur. « Il y a de cela quelques mois, lorsque l’effectif des éléments du bataillon d’intervention rapide (Bir) avait été réduit, les séparatistes anglophones sont sortis de la brousse et ont égorgés cinq personnes dans leur sommeil et blesser plusieurs autres. Chaque matin, c’est avec la peur au ventre qu’on se réveille », confie Paul, un agriculteur.

Avec ses quatre enfants, ils ont préféré rester dans un arrondissement où presque tous les habitants sont partis. Le maire, Fon Doh Gahnyamnyin 3 a fui pour aller vivre à Yaoundé la capitale politique. Son prédécesseur avait abandonné également la mairie pour se réfugier à Foumbot un petit village de la région de l’Ouest.

L’unique hôpital de Balikumbat a été saccagé et pillé par les séparatistes. Le bâtiment est actuellement utilisé par le sous-préfet qui y a installé ses bureaux. Le bâtiment de la sous-préfecture totalement criblé de balles est abandonné, à cause de sa position de cible facile pour les groupes armés qui vivent au sommet des montagnes, et peuvent facilement atteindre les occupants avec des tirs d’armes lourdes.

Pas d’hôpital donc pour tout un arrondissement. Les équipes mobiles d’ambulance de Médecins sans frontières ( msf) offraient encore des soins aux enfants dans ces différents villages. Depuis leur suspension, c’est la misère. 

« Avec l’intensité des combats, plusieurs familles sont allées vivre en brousse. Les maladies comme le paludisme, la typhoïde et les morsures de serpents sont devenus très récurrentes. Maintenant il n’y a plus personne pour nous administrer les soins », explique Paul.

Lorsque ses enfants tombent malade, il est obligé d’utiliser  les herbes, pour faire un traitement à l’africaine. « Nous avons nos plantes naturelles que nous utilisons ici. Mais ça ne marche pas pour toutes les maladies. Parfois il y a des complications. Comme l’excès palustre. L’enfant peut convulser à cause de la hausse de température. C’est dans des cas pareils que médecins sans frontières nous aidait », reconnaît Paul. 

Accouchements à risque

« Je vis dans l’un des villages les plus dangereux du département de la Mezam où la clinique locale ne fonctionne plus. Quand j’ai senti les contractions, j’étais stressée car les lundis les déplacements sont interdits. Je ne savais pas quoi faire. J’ai appelé l’ambulance de Médecins sans frontières car je sais que ce sont les seuls qui peuvent bouger durant les lockdowns. J’ai pu accoucher de ma fille. Sans l’ambulance, nous aurions pu toutes les deux y laisser la vie », explique Nadège, jeune commerçante, patiente de Médecins sans frontières dans un village de Donga-Mantung.

Alvine, une autre patiente souffrant de drépanocytose, une pathologie sanguine qui accroît les risques de décès durant l’accouchement a aussi bénéficié des soins de msf. « J’ai pu accoucher normalement. Et gratuitement. Dans une zone à l’accès difficile », reconnaît-elle.

Chaque jour, les hôpitaux où msf apportait un encadrement étaient pleins à craquer. Pas un seul lit n’était disponible. « En 2019, Médecins sans frontières  a accueilli plus de 2000 patients en salle d’urgence et assuré 1500 interventions chirurgicales. Plusieurs cas d’accouchements avec succès. Les ambulances ont effectué, jour et nuit, plus de 7 300 transports de patients » indique le docteur Jifon Edwin Fonyuy de msf en charge de l’admission et du suivi des patients arrivant aux urgences de Saint Mary Soledad, leur centre de prise en charge situé à Bamenda. 

Soutien aux centres de santé

Monique travaille comme infirmière dans une petite clinique à Bui. L’annonce du départ de msf l’a ébranlé puisqu’elle affirme que son niveau a beaucoup été relevé grâce à l’appui en formation donné par les équipes de msf. « En 2018, msf a lancé un appui médical d’urgence dans plusieurs localités du Nord-Ouest du Cameroun. Les équipes ont soutenu plusieurs structures médicales ainsi qu’un réseau d’agents de santé communautaire assurant des soins primaires aux populations déplacées et vulnérables ou en les référant vers les structures de soins appuyées par Médecins sans frontières » reconnais Monique.

Dans des villages déserts, le peu d’habitants que nous rencontrons félicitent l’initiative. Les groupes de jeunes garçons rencontrés à un carrefour expliquent qu’à cause des violences et des restrictions de mouvements, la majorité des centres de santé ne sont plus en mesure de fonctionner normalement. L’aide humanitaire est réduite du fait de l’insécurité et les populations se sont rapidement retrouvées dans une situation sanitaire critique. L’appui de msf a surtout permis de venir à bout des maladies comme les infections respiratoires, les ulcères perforés, les accidentés de route, les survivants de violences sexuelles, les victimes de brûlures ou accidents domestiques.

Les travailleurs de santé communautaire soutenus par médecins sans frontières ont assuré 42 578 consultations, principalement pour les maladies comme le paludisme, la diarrhée, et les infections des voies respiratoires.

Assistance aux blessés par balle

Ndoh Felix a été surpris lors d’une attaque de son village en pleine nuit. Sa famille s’est échappée, mais pas lui. « Retenu au sol par les assaillants, il m’ont tiré une balle dans chaque main, deux dans le bras et une dans la cuisse. Ils m’ont ensuite tranché la main gauche  à l’aide d’un couteau », se souvient Felix. C’est grâce à l’intervention de Dr Jifon de msf qu’il a été sauvé. Il est désormais hors de danger.

 Calvin, fermier vivant à Bamenda, affirme avoir été attaqué aussi par des hommes armés qui l’ont accusé d’être un partisan du camp adverse, l’ont torturé, et lui ont tiré dessus à de multiples reprises. Ayant survécu à ses blessures, le jeune homme a été admis en urgence à Saint Mary Soledad.  « Ils ont réussi à extraire les balles et me faire des soins. Aujourd’hui je marche grâce à eux. Tous les hôpitaux publics étaient déserts en cette période-là, je ne savais pas où aller », explique Calvin.

Plus de vaccinations pour les nouveaux nés

« Quand on parle de Nord-Ouest, beaucoup voient seulement Bamenda. Non. C’est près de deux millions d’habitants répartis sur sept départements de 17 000 km2 de superficie », explique Adolphe jeune habitant du village Babessi. 

«Les seuls hôpitaux qu’on a en ce moment se trouvent à Bamenda. Que feront les habitants des autres départements comme Boyo, Bui, Donga-Mantung, Mezam et autres ? Comment feront-ils pour se soigner ? Faire vacciner les bébés ? C’est nous qui avons écrit au début pour demander que médecins sans frontières vienne ici. Il n’y a plus d’hôpitaux. Qu’allons-nous faire ? » Se demande un chef traditionnel rencontré dans le village Ndop. Inquiet pour les femmes qui viennent d’accoucher. Msf aidait à vacciner les nouveaux nés. Maintenant. Cela va se passer comment ?  Beaucoup ont entendu parler du vaccin contre le covid19. Mais les équipes de vaccinations n’arrivent plus dans les arrondissements à cause de l’insécurité.

Le Minat fermé.

Le ministre de l’administration territoriale , Atanga Nji, a refusé de nous recevoir pour aborder le sujet. Dans un sms qu’il nous a fait parvenir, il nous a renvoyé vers son responsable de cellule de communication, Juliette D. Et celle-ci nous a demandé d’aller voir le gouverneur de la région du Nord-ouest pour toutes les questions concernant Médecins sans frontières. Une façon pour le pouvoir central de se défausser sur ce gouverneur de région qui a pris l’initiative de suspendre l’ONG.

Loi violée

Le départ forcé de Médecins sans frontières viole l’article 16 de la charte africaine des droits de l’homme qui précise que « les Etats membres de la charte s’engagent à prendre des mesures nécessaires en vue de protéger la santé de leurs populations et leur assurer une assistance médicale ». Msf soignait les victimes directes des violences armées dans le strict respect des principes du droit international humanitaire, de l’article 3 commun des conventions de Genève et de l’éthique médicale.

Hugo Tatchuam (Jade)

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