Violences électorales à Bagangté. Les journalistes transformés en propagandistes

Deux radios locales et deux sites d’information ont obligé leurs journalistes à faire la propagande et les éloges de chacun des candidats en course à l’élection de président de section Rdpc Ndé-Nord, foulant aux pieds la Charte de Munich sur les règles déontologiques du métier. Les comptes rendus des affrontements entre partisans d’Eric Niat et de la ministre Ketcha Courtès ont été biaisés de part et d’autre.

Nathalie v. (Nom d’emprunt pour soucis d’anonymat) est journaliste, chef de chaîne de radio Medumba à Bagangté, chef-lieu du département du Ndé dans la région de l’Ouest. Dans le cadre des opérations de renouvellement des organes de bases du Rdpc (rassemblement démocratique du peuple camerounais) à Bagangté, la radio Medumba s’est déclarée pro-Eric Aimé Niat, le maire de la ville, fils du président du sénat Niat Njifenji Marcel.

Depuis le début de la campagne, Nathalie a été obligée par sa hiérarchie de ne traiter que des informations qui concernent le camp Niat. Elle couvre uniquement les meetings de son candidat, ne fait des reportages et enquêtes que sur lui. Et radio Medumba ne lit que les communiqués du candidat Niat. Toute information concernant l’autre candidat a été rejetée.

Sur les réseaux sociaux, le journal en ligne « Tribune du Ndé» s’est également déclaré pro-Niat. Toutes ses productions n’ont concerné que ce candidat, les journalistes étant devenus ses agents de propagande.

Le samedi 25 Septembre, jour de l’élection, suite aux accusations de bourrages des urnes, les esprits se sont échauffés, la maison du parti Rdpc a été vandalisée par les partisans des deux camps. Les deux tendances se sont affrontées physiquement : « au moins deux personnes ont blessées au cours de cette bagarre  et hospitalisées ».  Informé, le gouverneur de la région de l’Ouest Awa Fonka Augustine est descendu sur le terrain le dimanche 26 Septembre pour s’enquérir de la situation.

Il a rapidement convoqué une réunion pour trouver une nouvelle date pour les élections, en présence du président de la commission départementale de supervision des élections du Rdpc dans le Ndé, Pr Maurice Tchuenté, du préfet du département du Ndé Ernest Ewango Boudou et des deux candidats aux élections. L’élection a été reprogrammée pour le lundi 27 Septembre. Une élection boudée par Eric Niat, qui a vu la victoire de la ministre Célestine Ketcha Courtès. Evelyne Nana a été élue présidente de l’Ofrdpc, et Ghislain Yopa président de l’Ojrdpc. 

Mais curieusement, à radio Medumba, Nathalie et ses collègues journalistes ont traité l’information en donnant uniquement la version des faits de leur candidat Eric Niat. Ce dernier pourtant présent lors de la concertation avec le gouverneur pour trouver une nouvelle date aux élections, a indiqué à la dernière minute qu’il n’était pas au courant que l’élection était reprogrammée le lundi 27, raison pour laquelle il ne s’est pas présenté.

Les journalistes de radio Medumba ont fait un compte rendu biaisé des réunions avec les autorités, ainsi que des différents affrontements. Aucun traitement équilibré. Ils donnaient uniquement les informations qui « arrangeaient » leur candidat en foulant aux pieds toutes les règles déontologiques du métier. 

Situation similaire pour le candidat Courtès

Célestine Ketcha Courtès, ministre du développement urbain et de l’habitat, l’autre candidat en course pour le poste de président de section Rdpc Ndé-Nord disposait aussi de sa propre radio à Bagangté, Acfed (action femme pour l’environnement et le développement durable).

Les journalistes de cette radio n’ont donné que des informations sur le candidat Courtès. Ils n’ont jamais parlé de l’autre candidat, Niat. Ils n’ont réalisé des reportages et émissions que pour faire la propagande du candidat Courtès. Pareil pour les communiqués et couvertures d’évènements. 

Sur internet, le journal en ligne « Ndé Infos » a donné uniquement des informations concernant le candidat vainqueur Courtès. De véritables éloges pour ce candidat. Lors des affrontements enregistrés, radio Acfed et Ndé-Infos n’ont fait que les comptes rendus concernant le camp du ministre Courtès, parfois loin de la vérité.

Les auditeurs oubliés

Ces deux radios qui sont les plus écoutées de l’arrondissement n’ont pas  beaucoup aidé les populations qui voulaient s’informer sur « ce qui se passe réellement ». Mbemi Nyaknga le président de la commission électorale de la section Ndé-Nord à Bagangté a informé par voie de communiqué que les « radios et médias locaux jettent de l’huile sur le feu ».

Il affirme que les auditeurs qui écoutent ces médias  n’ont pas une information exacte de la situation car chacun roule pour un candidat. C’est d’autant plus grave qu’ils sont quasiment seuls sur le terrain, les chaînes de télévision ne venant à Bagangté que pour couvrir un évènement ponctuel.

Pour la reprise de ces élections, les bureaux de votes, initialement prévus dans les écoles, ont été délocalisés  dans les foyers d’une même localité pour des raisons de sécurité parce que les medias en « mettaient une couche de trop ». Il a invité les medias à véritablement jouer leur rôle, celui d’informer avec impartialité et de tenir compte des auditeurs qui les écoutent.

Mbemi Nyaknga pense qu’au final, « les médias locaux surchauffent les esprits avec la nature des informations qu’ils diffusent en ne donnant pas la bonne version des faits ». Un avis partagé par les différentes autorités qui ont appelé à plus de « responsabilité ».

Rappel à l’ordre du syndicat des journalistes

Frank Cyrille Nkwendjeu, vice-président régional de l’Ouest, du syndicat national des journalistes du Cameroun est, pour sa part, stupéfait. « La semaine d’avant, nous avons organisé un séminaire de formation pour tous les journalistes de la région de l’Ouest à Bafoussam dans la salle de conférence de l’Uccao. Nous sommes longuement revenus sur le rôle du journaliste, comment il doit traiter une information et quel impact une information biaisée peut avoir sur celui qui la reçoit. Il est clair que ce qui se passe dans les médias de Bagangté ce n’est pas du journalisme. Au contraire, ces journalistes poussent les populations à la casse. Ne parlons pas de la déontologie ! », s’énerve-t-il. 

La charte de Munich foulée aux pieds

La Charte de Munich qui donne les devoirs et droits des journalistes rappelle dans son préambule que « la responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, en particulier à l’égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics ».

L’article un demande au journaliste de « respecter la vérité quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même et ce en raison du droit que le public a de connaître ».

L’article huit précise que le journaliste doit s’interdire la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ainsi que de recevoir un quelconque avantage  en raison de la publication ou de la suppression d’une information.

Et l’article neuf de rappeler le plus important, « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste. N’accepter aucune consigne directe ou indirecte des annonceurs ». Une Charte ratifiée par le Cameroun que les journalistes de Bagangté devraient mettre en application.

Hugo Tatchuam (Jade)

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