L’Education des minorités menacée, les frais d’APEE au-dessus de la normale source de problème

Deux mois après la rentrée scolaire, l’Etat n’arrive toujours pas à trouver les moyens pour réguler les frais d’association des parents d’élèves et enseignants (APEE). Fixé à 25 000 fcfa par le ministre des Enseignements secondaires, ce quota est boudé dans presque tous les lycées, avec des montants records qui atteignent jusqu’à 100 000 fcfa, et constituent un frein pour l’éducation  des minorités et des plus démunis. 

Lycée technique de Nylon à Douala ce 11 octobre.  Emmanuel un parent d’élève nous présente un reçu de payement des frais d’APEE qui s’élèvent à 38 500 FCFA. Il a payé le même montant pour ses quatre enfants inscrits dans le même établissement.

Si Emmanuel jeune employé au ministère des Domaines et affaires foncières a pu payer cette somme d’argent sans rechigner, ce n’est pas la même situation pour les centaines de commerçants Mbororos qui vivent dans la bourgade de Nylon, qui s’étend jusqu’au quartier New Bell.

Tous ces derniers ont des enfants qui fréquentent le lycée technique de Nylon. A plusieurs reprises, ils ont initié des mouvements de manifestations pour protester contre les frais d’APEE extrêmement élevés, mais la grogne n’est pas allée loin, plusieurs parents ont peur que leurs enfants soient expulsés.

Au lycée d’enseignement général de Makepe, c’est le même scenario. Les frais d’APEE s’élèvent à 40 000 FCFA. Il faut aussi payer 100 000 FCFA pour chaque enfant qui accède en classe de 6e. Les mêmes montants sont observés dans quasiment tous les lycées de Douala et des départements voisins.

Un nid de corruption bien ficelé

Lors d’une réunion à Douala en août, à la veille de la rentrée scolaire, le ministre des Enseignements secondaires Nalova Lyonga avait donné l’injonction que tous les établissements scolaires payent les frais d’APEE à 25 000 FCFA et que le surplus soit remboursé. 

Guillaume Edjang Njenji, le délégué régional des Enseignements secondaires pour le Littoral, plus de deux mois après la rentrée n’a toujours pas réussi à trouver des moyens pour mettre en application les décisions de son ministre. Puisque les établissements scolaires situés en plein cœur de la ville violent la circulaire du ministre sans aucune gêne.

Les parents d’élèves rassemblés au sein de l’association national des Mbororos « Mboscuda » ont déposé de nombreuses plaintes auprès de ce délégué pour attirer son attention sur les conséquences de telles pratiques sur les couches minoritaires, mais visiblement les autorités ne se sont pas beaucoup bougées.   

Payer les pots de vins aux autorités

De nombreux enseignants que nous avons rencontrés pendant cette enquête nous signalent que les préfets et les délégués régionaux et départementaux sont très bien au courant de l’arnaque des parents à travers les frais d’APEE. « À la rentrée scolaire, tous les préfets font des tournées de prises de contacts dans les lycées. Et pendant ces tournées, les autorités sont accompagnées d’une forte délégation menée par les délégués régionaux des enseignements secondaires. Lorsque le préfet passe dans chaque établissement scolaire, chaque proviseur a l’obligation de lui remettre une enveloppe d’argent. Et l’argent que ces chefs d’établissements remettent provient pour la plupart des frais d’APEE. C’est pour cette raison que le montant de 25 000 FCFA ne peut pas être respecté. Et l’Etat non plus ne peut sanctionner ceux qui ne respectent pas ce quota tout simplement parce que c’est une manne qui se partage entre les membres du gouvernement » expliquent certains enseignants.

 Construction des bâtiments scolaires

Une circulaire du ministre des Enseignements secondaires du 19 septembre 2017 portant réglementation de la construction des salles de classes par l’Association des parents d’élèves et des enseignants rappelle que ces frais d’APEE devront servir au payement des salaires des vacataires et personnels d’appui. La circulaire précise que la construction des nouvelles salles de classes est proscrite.

Pourtant, sur les reçus délivrés par les lycées, les chefs d’établissements ont clairement inscrit « frais de constructions » qu’ils budgétisent entre 10 000 et 30 000 FCFA par élève. Pourtant ce sont des frais interdits par le ministère. Des pratiques confuses qui divisent les parents, surtout les plus démunis et les minoritaires, qui ne cessent de rappeler la conséquence sur le droit à l’éducation de leurs enfants.  

« Plusieurs parents Mbororos n’ont pas pu envoyer leurs enfants à l’école cette année à causes de ces pratiques. C’est carrément de la corruption organisée par l ’Etat. L’Etat a l’obligation de trouver des moyens pour permettre l’accès à l’école à toutes les couches de la société. Mais c’est cet Etat qui se retrouve en train d’organiser le rançonnement des parents d’élèves. C’est inadmissible » se plaint un parent d’élève. 

Dans chaque lycée, la pension pour chaque élève est de sept ou huit mille FCFA. Ceci pour permettre aux plus démunis d’envoyer leurs enfants à l’école. Mais ces dernières années, l’imposition des frais d’APEE est devenue un véritable business, une source d’enrichissement pour les chefs d’établissements, avec des montants qui augmentent chaque année.

« Dans plusieurs lycées, vous verrez des travaux engagés par les proviseurs à coup de millions de FCFA. La plupart de ces travaux sont abandonnés. C’est le cas du lycée d’Ayos où l’ancien proviseur a débloqué plus de vingt millions de FCFA pour la construction d’une clôture pour empêcher les bêtes d’entrer dans l’enceinte de l’établissement. Eh bien, c’est travaux à peine commencés ont été abandonnés. Pourtant tout le budget a été consommé. Ceci est une technique d’arnaque utilisé par les chefs d’établissements puisque l’Etat ne fait aucun contrôle sur ces frais » mentionne un professeur de science qui à plusieurs reprises, a dénoncé la mauvaise gestion des frais d’APEE.

Pour lui, dans les zones reculées et enclavées, l’effet est plus perceptible sur les populations riveraines. « Plusieurs enfants dans les villages aujourd’hui conduisent de la moto (mototaxi) pour se faire de l’argent. Ils ont carrément abandonné l’école à cause de cette surenchère » explique un chef de village.

La plupart des associations des ethnies minoritaires n’aiment pas porter leurs revendications devant les tribunaux puisque les magistrats ne les considèrent pas comme des camerounais. Cette attitude ne les aide pas beaucoup dans leurs revendications, pourtant il y a des dossiers comme ceux-ci, où ils doivent demander la sanction des chefs d’établissements véreux.

Loi violée

Les actes posés par l’Etat constituent une violation de l’article 13 du pacte international relatif aux droits économiques et sociaux qui rappelle que « Les Etats parties au présent Pacte reconnaissent le droit de toute personne à l’éducation. Ils conviennent que l’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et du sens de sa dignité et renforcer le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Ils conviennent en outre que l’éducation doit mettre toute personne en mesure de jouer un rôle utile dans une société libre, favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux, ethniques ou religieux et encourager le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix. Les Etats parties au présent Pacte reconnaissent qu’en vue d’assurer le plein exercice de ce droit: L’enseignement primaire doit être obligatoire et accessible gratuitement à tous; L’enseignement secondaire, sous ses différentes formes, y compris l’enseignement secondaire technique et professionnel, doit être généralisé et rendu accessible à tous par tous les moyens appropriés et notamment par l’instauration progressive de la gratuité; L’enseignement supérieur doit être rendu accessible à tous en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés et notamment par l’instauration progressive de la gratuité; L’éducation de base doit être encouragée ou intensifiée, dans toute la mesure possible, pour les personnes qui n’ont pas reçu d’instruction primaire ou qui ne l’ont pas reçue jusqu’à son terme; Il faut poursuivre activement le développement d’un réseau scolaire à tous les échelons, établir un système adéquat de bourses et améliorer de façon continue les conditions matérielles du personnel enseignant ».

Hugo Tatchuam (Jade)

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