Un journaliste en zone de guerre. Fréderic Takang : la témérité à la quête de la vérité

Malgré  l’hostilité des groupes armés, il est le seul journaliste travaillant pour la presse indépendante d’expression française encore opérationnel dans la région du Nord-Ouest, théâtre des affrontements entre séparatistes anglophones et forces gouvernementale. Il garde en mémoire  le triste souvenir de la tentative d’enlèvement dont il a été victime le 26 mai dernier.

« Nous sommes lundi. C’est ville morte à Bamenda. Je suis à la maison comme tout le monde. Je ne suis pas en reportage. » Joint au téléphone ce lundi 08 aout 2022, Fréderic Takang, se définit comme un journaliste multimédia qui échange avec ses sources d’information en anglais et rédige ses papiers en français. « Je suis devenu bilingue et traducteur de mes propres papiers à force de travailler sur le terrain. C’est devenu pratique de manipuler aisément les deux langues officielles du Cameroun dans mon travail de journaliste », explique-t-il. Frédéric Takanh est en permanence en position de veille informationnelle dans les zones où il a encore accès en sa qualité de journaliste. Il justifie le congé d’une journée qu’il observe suite au mot d’ordre des groupes séparatistes armés qui imposent aux populations de la métropole régionale du Nord-Ouest de ne mener aucune activité professionnelle chaque début de semaine pour marquer leur désapprobation de la présence des troupes gouvernementales dans les deux régions anglophones du Cameroun.

Il garde aussi en mémoire  le triste souvenir de la tentative d’enlèvement dont il a été victime le 26 mai dernier. Une situation dénoncée par l’organisation de défense des droits humains, Human Right Watch, qui dans un rapport diffusé le 27 juin 2022 écrit : « Le 26 mai, vers 18 heures, au moins six combattants séparatistes lourdement armés ont tenté d’enlever Frédéric Takang, correspondant de la BBC au Cameroun, et l’ont dépouillé de ses biens, dans une rue à Bamenda. Human Rights Watch s’est entretenu avec le journaliste qui a déclaré : Ils ont tiré en l’air pour effrayer les gens. Ils m’ont tout volé. Ils ont pris ma voiture, mon ordinateur, mon micro, mon argent et mon téléphone. Ils ont également volé de l’argent et d’autres objets à au moins dix autres personnes qui étaient là. Ils ont dit qu’ils allaient m’emmener dans leur camp parce qu’ils voulaient que je fasse passer un message. Ils n’ont pas dit quel message. Puis, l’un d’eux m’a transporté sur sa moto. En chemin, j’ai réussi à le pousser hors de la moto et à m’échapper.»

Contacté par Journalistes en Afrique pour le développement(JADE), Frédéric Takang précise qu’il a fait une déposition à la brigade de gendarmerie de « Mille Four » à Bamenda, lieu où il s’est réfugié après avoir échappé à ses  ravisseurs. Il a porté plainte au commissariat de sécurité publique de la ville de Bamenda. Mais aucune suite n’a été donnée à son affaire jusqu’au moment où nous allions sous presse.

« Nous travaillons en étant prudents »

Ainsi,  la densité des activités  tout comme la mobilité professionnelle de ce journaliste est réduite. « Il est difficile de se déplacer pour faire des couvertures. Il y a des zones où je ne peux me rendre. Les combattants des groupes séparatistes ne sont pas accessibles. Ils ne permettent pas l’accès des journalistes dans les zones placées sous leur contrôle. Les troupes gouvernementales sont aussi hostiles à la presse. Nous travaillons en étant prudents», explique-t-il. A l’en croire, les leaders des troupes séparatistes qui vivent hors du pays échangent avec la presse locale par des voies  électroniques (mails et appels téléphoniques). Selon lui, quelquefois, les membres de l’état-major de l’armée gouvernementale sont aussi ouverts avec la presse. Et font des mises au point régulières via les communications du porte-parole du ministère chargé  de la Défense, le Colonel Cyril Atonfack. Dans un communiqué du 7 juin 2022, se rappelle-t-on, celui-ci, a officiellement reconnu la responsabilité de l’armée dans les tueries de Missong, les qualifiant de « malheureux incident » et de « méprise ».

 Mais globalement, à Bamenda comme dans les autres localités du Nord-Ouest et du Sud-ouest, les journalistes voient leur vie et leur sécurité menacées. C’est pour cela que Donat Suffo, correspondant de Le Messager a déserté le lieu et n’écrit plus. Une quarantaine de journalistes d’expression anglaise ont aussi fui la ville de Bamenda. Plusieurs sont exilés hors du pays. Ce qui fait qu’il reste, selon des estimations puisées à bonne source, moins de 10 journalistes opérationnels dans la ville de Bamenda.

Téméraire, Frédéric Takang a décidé de rester sur place, parce qu’il   qu’il considère sa profession de journaliste comme un combat pour la vérité et pour l’indépendance. « Il aime les informations sensibles. Il adore faire les scoops. C’est un fouilleur. C’est un journaliste de terrain. Il aime les zones hostiles. Il s’éloigne des sujets institutionnels. Et est engagé lorsqu’il s’agit de se déployer pour une investigation. Courant 2010, nous sommes allés ensemble pour recouper des informations suite à des affrontements intercommunautaires dans la commune de Santa. Le lendemain, je barrais la Une de Mutations avec mon article et il faisait la Une de La Nouvelle Expression. Par sa voix, ce sujet avait connu un fort écho sur les ondes de la Bbc », témoigne Michel Ferdinand, rédacteur-en-chef chargé des Magazines au Quotidien privé Mutations et président du Réseau des médias pour la liberté d’expression.

Pour Fréderic Takang, passionné par les questions liées aux droits humains, le journalisme de combat  est exigeant en termes d’indépendance, de distance, voire de « rupture avec les puissances d’argent ». Il veut séparer le journalisme, la production d’information indépendante du mélange des genres, des ambiguïtés, des corruptions liées à la logique d’une certaine élite. « Je suis proche de tout le monde quand je recherche l’information. Et après, je me recule », soutient-il. Correspondant du Groupe Equinoxe Radio et Télévision dans la région du Nord-Ouest, Fréderic Takang est le seul journaliste d’expression française encore en activité dans cette région sinistrée. Il fait aussi des papiers pour le quotidien privé La Nouvelle Expression. A cela, il faut ajouter que ce journaliste d’expression française officie en qualité de correspondant de la radio internationale, British Broad Casting(Bbc) à Bamenda. La peur ? Il semble ne pas la connaître. 

« Il y avait ce sentiment croissant contre les francophones dans les régions anglophones. Les menaces  séparatistes ont également été à l’origine de la fuite, pas seulement des journalistes francophones mais aussi des non anglophones d’origine. Mon défi est de  bien faire mon travail malgré les menaces. Et surtout de savoir que la vérité est la meilleure défense du journaliste », déclare-t-il. Récemment, il a produit des articles bien documentés sur «  les enlèvements contre demande de rançon » diffusés  sur la  BBC et publiés dans Nouvelle Expression. Ses papiers sur le massacre de Ngarbuh, la révolte  des populations contre les villes mortes et l’assemblée régionale du Nord-Ouest qui  cherche d’autres moyens pour faire taire la crise n’ont laissé personne indifférent. L’utilisation des plaques d’immatriculation Cemac en zone anglophone interdit par les groupes armés séparatistes mais imposée par l’Etat fait partie des questions d’actualité traitée par Fréderic Takang.

« Pour bien vivre …il faut garder la bouche fermée »

L’une des difficultés rencontrées par ce journaliste est liée au fait que la loi du silence est imposée aux civils. A Bamenda, les gens ne veulent pas parler de ce qu’ils ont vu aux journalistes. Ils ont peur d’être victimes des représailles des groupes séparatistes armés ou des forces gouvernementales. Andela est originaire de Ndop dans la région du Nord-Ouest. «Pour bien vivre aujourd’hui dans les départements de la région du Nord-Ouest, il faut garder la bouche fermée au sujet de tout ce qui se passe autour de vous. Dans mon village à Bafandji, vous n’avez pas à indiquer le mouvement des personnes, qu’ils appartiennent aux groupes séparatistes armées ou aux forces gouvernementales. Lorsque les groupes séparatistes apprennent que vous avez divulgué des informations indiquant leur position, ils vont vous chercher nuitamment pour vous assassiner », affirme-t-elle.

Charlie Tchikanda, le directeur exécutif de La ligue des droits et des libertés, est d’avis qu’en  zone de guerre au Noso et dans les autres régions, l’Etat du Cameroun n’a rien fait pour promouvoir le fait que la liberté de penser, la liberté d’opinion, le droit d’accès à l’information et la liberté d’expression découlent de la dignité inhérente à la personne humaine. Il nous dit que nous avons une révolution démocratique à mener chez les journalistes, en faisant en sorte que les liens incestueux entre cette profession et des puissances d’argent, qui ont d’autres intérêts que l’information, soient coupés. Ce défenseur des droits humains brandit le  Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ce  texte énonce en son article 19 : « 1. Nul ne peut être inquiété pour ses opinions.2. Toute personne a droit à la liberté d’expression; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix. » La Déclaration de principe sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique va dans le même sens.

Le  Principe 20 de cette déclaration porte sur  La sécurité des journalistes et autres professionnels des médias alors que son Principe 25 est relatif à la protection des sources et autres. Partisan de cet engagement de l’Union africaine pour la promotion du journalisme, le correspondant de la Bbc indique : « La seule vision juste de notre profession, hier comme aujourd’hui, est une vision idéaliste. Le journalisme n’existe que parce qu’il a une légitimité démocratique. Notre rôle c’est de permettre aux citoyens d’être informés pour décider, pour choisir, pour agir. Et donc, c’est un idéal démocratique. Toute vision cynique, pragmatique, opportuniste du journalisme trahit le métier lui-même, parce qu’il a d’abord une source démocratique qui nous dépasse, qui nous réclame. Le droit à l’information n’est pas un privilège des journalistes, c’est un droit des citoyens. »

« Pour la vérité…j’ai le courage d’être en désaccord »

Aujourd’hui, la fierté de Fréderic Takang ne réside pas tant dans le fait d’avoir produit des papiers multimédias, mais plutôt dans celui de ne l’avoir jamais lâché son combat pour la vérité. Sa trajectoire, il va la dessiner en croisant celle de ces familles qui dorment de plus en plus nombreuses dans la rue. Et de l’autre, le sentiment d’impuissance des passants face à la situation. Il se renseigne et découvre tout…..
« Bien faire ce métier c’est se donner les moyens collectifs d’une information qui tire le débat public vers le haut. Tirer vers le haut, c’est être capable de dire ce que les pouvoirs ne disent pas, ce que les pouvoirs ne veulent pas qu’on dise et ce que parfois le public lui-même n’a pas envie de lire. Parce que le journalisme indépendant c’est aussi un journalisme qui bouscule son public en lui apportant des nouvelles qui vont le faire évoluer et le faire bouger. C’est notre responsabilité de journaliste. Le journaliste doit se référer à des valeurs morales et non à des valeurs politiques », souligne-il. Et c’est la raison pour laquelle il s’est retrouvé souvent à contre-courant ». « Pour la vérité, j’ai le  courage d’être en désaccord avec la société, de dire non à un certain conformisme. Je suis comme cela depuis mon adolescence », précise-t-il.

Ce qui le pousse donc à embrasser cette profession après un baccalauréat C-Mathématiques obtenu à Bamenda où il a passé l’essentiel de sa scolarité secondaire. Pour parfaire ses connaissances en journalisme, il s’est inscrit à l’Université de Buea depuis 2020 suite à l’obtention d’un diplôme national d’études supérieures en communication.
En rappel, de  2001 à 2003,  Fréderic Takang a travaillé comme reporter à la rédaction de langue française d’Afrique Nouvelle Radio à Bamenda. De 2003- 2005, il rejoint Abakwa FM Radio Bamenda Cameroon parallèlement à son engagement comme journaliste pigiste  à  BBC Afrique. De  2005 – 2009, il est directeur de l’information de  Cameroon National Télévision Bamenda (ABAKWA FM TV). Il rejoint La Nouvelle Expression en 2004 dans la foulée de l’élection présidentielle organisée cette année là. En  2009  et puis en 2013, il ajoute à son déploiement la connexion avec radio et Equinoxe télévision. Avec la crise armée en zone anglophone, il souhaite un retour à la paix. Il se veut juste  témoin de l’histoire… Une histoire qui n’aurait pu se faire sans être « là où ça se joue ».

Guy Modeste DZUDIE(JADE)

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