Cameroun : Cigales et fourmis sur le tracé de l’oléoduc

(Jade Cameroun/Syfia) Mirage sans lendemain pour les uns, bénédiction pour les autres. Dans les villages de l’est du Cameroun, le passage du pipeline qui va du Tchad au sud du pays, a diversement marqué la vie des habitants. Reportage.

(Jade Cameroun/Syfia) Mirage sans lendemain pour les uns, bénédiction pour les autres. Dans les villages de l’est du Cameroun, le passage du pipeline qui va du Tchad au sud du pays, a diversement marqué la vie des habitants. Reportage.

 

Le contraste est saisissant. À Bélabo Village, hameau de 2 000 âmes environ, situé à près de 300 km au nord-est de Yaoundé, la capitale camerounaise, le passage du pipeline qui transporte le pétrole du Tchad jusqu’à Kribi, au sud du pays, a profondément bouleversé la vie des habitants. Ce matin, il est à peine 9 heures et déjà des villageois affluent dans les deux principales huttes où on vend le vin de palme. Par groupes de trois, ils commencent à s’enivrer.

 

Avant 2001, année de la venue de l’oléoduc sur ces terres, pareille scène aurait été inimaginable. À cette heure de la journée, presque tous les habitants de ce village agricole auraient été fort occupés à cultiver leurs plantations ou à pêcher. « Depuis le passage du pipeline, les gens ont tout abandonné et continuent de croire à un second miracle. Les jeunes qui, pour la plupart, ont délaissé l’école ou les champs espèrent toujours être recrutés par l’un des sous-traitants », résume, sous anonymat, un villageois.

 

Le temps des travaux, quelques habitants ont en effet été recrutés par des sociétés sous-traitantes de la Cameroon Oil Transportation Company, (Cotco), filiale d’Exxon Mobil, qui gère le pipeline côté camerounais. Depuis, quelques jeunes, rémunérés en moyenne trois fois moins que pour la pose des tuyaux, sont encore employés au coup par coup pour entretenir des routes et désherber le long du tracé.

 

Entre 1999 et 2002, les populations d’environ 250 villages camerounais, dont les biens se trouvaient sur les 890 km du pipeline, ont reçu des compensations individuelles. Selon la valeur et la quantité des biens détruits, certains ont reçu moins de 100 000 Fcfa (environ 150 Euros), d’autres plus de 20 millions de Fcfa (près de 30 500 Euros). Au total, ce sont 4 milliards de Fcfa (plus de 6 millions d’Euros) en nature (tôles, ciment) ou en espèces qui ont été distribués, dont un milliard de compensations dite communautaires ou régionales, versées aux administrations locales. Les personnes indemnisées pouvaient soit ouvrir un compte en banque où les fonds étaient placés, soit les recevoir en espèces via leur chefferie. La seconde option a été plébiscitée.

 

Nouveaux riches et nouveaux pauvres

 

Plus de quatre ans après, difficile de distinguer ceux qui ont reçu de l’argent de ceux qui n’ont rien touché. À Bélabo Village, seul un bénéficiaire sur dix a amélioré son habitat. Et le centre du village ne compte que quatre maisons en brique nouvellement construites et peintes grâce à l’argent du pipeline. « Il fallait être ici au moment du versement des compensations pour voir ces nouveaux riches brasser des liasses de billets et dépenser sans compter », dénonce cette habitante. « Les gens n’ont pas été encadrés et ont été surpris par l’argent. Ils l’ont dilapidé sans penser au lendemain, allant jusqu’à vendre le ciment et les tôles reçus », soutient une autre femme. Pour elle, la Cotco aurait dû construire des maisons pour chaque bénéficiaire au lieu de leur donner de l’argent, des tôles et du ciment.

 

À Ebaka, les principaux bénéficiaires des compensations habitent tous la partie est du village. « Le pipeline étant passé de ce côté, seules les personnes qui y possédaient des biens ont été indemnisées », expliqueAmbroise Yelaim, frère cadet du chef traditionnel de cette localité, située à 5 km à peine de Bélabo. Ceux qui n’ont rien touché affirment que ce chef aurait reçu à lui seul près de 20 millions de Fcfa. Exaspérés par ce qu’ils considèrent comme une mauvaise gestion de cette présumée cagnotte, certains auraient détruit l’unique borne-fontaine encore en activité. « Une façon pour eux de s’attaquer au chef et à ceux qui ont été compensés. Leur souhait est de voir disparaître toute trace du pipeline dans ce village », analyse Ambroise.

 

Ceux qui ont été indemnisés et n’ont pas fait bon usage de leur argent, sont devenus la risée des autres. Aveugle et handicapé moteur, Jean-Pierre Medjo a obtenu d’importantes indemnités pour la destruction de son verger dont il commercialisait les fruits. « J’ai été contraint de partager mes 2 400 000 Fcfa (environ 3 600 Euros) avec mes frères. Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Je suis même bien plus pauvre qu’avant ! » Célibataire et sans enfant, l’argent du pétrole lui a permis de prendre femme, mais cette dernière l’a quitté cinq mois plus tard, une fois le pactole épuisé. Désormais, Jean-Pierre survit grâce à la générosité de ses voisins.

 

D’autres estiment avoir été lésés par Cotco. « Ils ont détruit tous mes palmiers et mes arbres fruitiers et pollué la source que j’aurais pu encore exploiter pendant des années avant de la léguer à mes fils et à mes petits fils. Tout ça pour me payer une fois et s’en aller. L’argent que j’ai reçu ne suffit pas ! », dénonce Paul Gomdom, habitant de Doumba-Kanga, à une dizaine de kilomètres de Bélabo Village, qui dit avoir reçu environ 5 millions de Fcfa. Seule trace encore visible de ces indemnités : sa maison en brique, pour l’heure encore inachevée.

 

« J’attends toujours que Cotco me dédommage pour la destruction de mon étang piscicole », confie de son côté François Mikadi, chef traditionnel du même village. La terre déposée pendant la construction des routes a en effet été entraînée dans son étang par les pluies. Il est aujourd’hui complètement enseveli.

 

« Le pipeline a révolutionné ma vie »

 

À côté de ces mécontents, la venue du pipeline a aussi fait des heureux. De nouvelles routes ont été construites ou aménagées et sont depuis régulièrement entretenues. Dans cette région forestière difficile d’accès, les déplacements pour la plantation, l’école et les localités voisines sont désormais plus faciles et possibles en toutes saisons.

 

Chaque village traversé par l’oléoduc a eu la possibilité de proposer les ouvrages à réaliser chez lui et de confier ces travaux à Cotco ou de recevoir les fonds pour les faire. Doumba-Kanga, bourgade d’à peine 1 000 âmes, a ainsi ajouté à son école primaire deux nouvelles salles de classe, refait la toiture des deux principales églises, aménagé des sources d’eau potable, construit un foyer communautaire et un marché hebdomadaire. La localité s’est également dotée de trois pulvérisateurs pour le traitement des cacaoyers, une motopompe pour les cultures maraîchères, un moulin à céréales et cinq presses à briques. Un matériel qui leur permet d’être plus autonomes. « Nous devons tout cela au pipeline qui profite à tout le monde », se réjouit Ntem Valère, un habitant. A l’initiative de son chef, les indemnisés qui sont eux restés agriculteurs, ont bâti des maisons en parpaing ou en briques, avec autour des jardins.

 

À Bélabo Village, les habitants ont préféré construire un stade de football et un foyer communautaire. De son côté, Ebaka a aménagé deux salles de classe et construit des forages supplémentaires. Dans ce même village, Alexandre Djenna se félicite d’avoir pu, grâce aux indemnités qu’il a touchées, abandonner son ancienne maison en terre battue pour une autre en briques avec toutes les commodités. Comme d’autres, il s’est par ailleurs acheté une petite moto. « Avant, c’est là-dedans que je vivais, précise-t-il, le doigt pointé vers une modeste case, c’est tout ce que j’avais pu bâtir avec mes revenus de pêcheur. Le pipeline a révolutionné ma vie ! » Fortunes diverses pour les cigales et les fourmis sur le tracé du pipeline.

 

Charles Nforgang

 

Dégâts collatéraux

 

Plus de quatre ans après son installation dans la région de Bélabo, ville située à près de 300 km au nord-est de Yaoundé, la capitale camerounaise, le passage du pipeline qui transporte le pétrole du Tchad jusqu’au sud du Cameroun, continue de marquer les esprits. « Trois de nos enfants ont été écrasés par les engins pendant les travaux », déplore Mbeumi Njattang du village Ebaka.

La ville de Bélabo, plaque tournante de toutes les activités générées par l’oléoduc dans la région, en garde elle aussi encore quelques traces. Le nombre d’habitants de cette localité, estimé à environ 33 000 juste avant le chantier est ainsi passé, selon sa mairie, à 44 000 . « Beaucoup de personnes comme moi sont venues chercher du travail et sont ensuite restées avec leur famille », témoigne Alfred Zobel Mimbang, venu d’Abong-Mbang (environ 200 km au sud de Bélabo) pour travailler comme technicien. Depuis la fin des travaux, ce père de 7 enfants, gagne sa vie en conduisant une moto taxi.

A Bélabo, les loyers, les vivres, les vêtements et même certains produits agricoles, qui avaient triplé voire quadruplé pendant la pose des tuyaux, n’ont pas encore retrouvé leur prix d’antan. « Avant, tu louais une bonne chambre ou un petit studio pour 2 500 Fcfa (moins de 4 Euros). Pendant les travaux, il fallait compter jusqu’à 10 000 Fcfa. Aujourd’hui, les prix se situent autour de 5 000 Fcfa », témoigne un habitant.

Si les autorités locales se félicitent de l’amélioration de l’état de certaines maisons et des salles de classe supplémentaires, elles déplorent la prostitution, liée à l’afflux de nouveaux travailleurs. L’argent du pétrole presque « tombé du ciel » aurait contribué à développer le vagabondage sexuel et les comportements à risques. « Force est de reconnaître que depuis le passage du pipeline chez nous, beaucoup de personnes sont mortes du sida », affirme Mboua John Louis, chef de service de l’hygiène et de l’assainissement à la mairie. « Ce fléau a été déversé dans nos villages par les activités sexuelles qui ont accompagné le passage de cet oléoduc. De nombreuses filles sont mortes après comme si elles s’étaient passé le mot », raconte François Mikadi, chef de Doumba-Kanga, un village voisin.

 

C. N.

 

 

 

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