Entretien avec le Professeur Joseph-Gabriel Elong : Au Cameroun, des paysans regroupés et actifs

(Jade Cameroun/ Syfia) La libéralisation des marchés agricoles avait été une pilule amère pour les producteurs de cacao du sud Cameroun. Depuis, les paysans se sont regroupés et pris en main. L’universitaire camerounais, Joseph-Gabriel Elong, géographe, retrace cette évolution.


Syfia International : Dans votre dernier ouvrage, vous soutenez que les paysans du Cameroun forestier, abandonnés par l’État à la suite des politiques d’ajustement structurel, ont trouvé des solutions pour s’éloigner de la misère. Comment ?


Pr J.-G. Elong : Le modèle d’organisation paysanne qu’est le Groupe d’initiative commune (GIC), bien qu’impulsé par les ONG, les élites, les retraités, les migrants de retour au village, a été d’emblée accepté par les paysans du Cameroun forestier dès le début des années 1990. Aujourd’hui, la province du Centre, où j’ai effectué mon étude, en compte plus de 10 000. Les paysans se responsabilisent à partir de leur insertion d’abord dans les GIC, puis dans leurs unions et enfin les fédérations. Le GIC est donc un tremplin grâce auquel ils n’exécutent plus des orientations venues d’ailleurs mais les inventent eux-mêmes.


 


Qu’apporte aux paysans cette innovation ?


Les GIC sont devenus des nouvelles écoles de formation des paysans du Cameroun forestier aux techniques de production et de commercialisation. Ici et là, certains ont financé des séminaires de formation. C’est aussi à travers ces groupements que les producteurs obtiennent plus facilement les fongicides dont ils ont besoin. Bon nombre de GIC ont créé en leur sein une brigade phytosanitaire pour l’entretien des exploitations de leurs membres. Autre avantage : le travail communautaire rotatif accroît la force du travail dans les projets individuels des membres et par conséquent la surface des exploitations agricoles. Les GIC sont des lieux d’expérimentation et d’innovation en matière de production agricole puisque certaines semences améliorées comme celles du maïs ou de l’igname ont été largement diffusées à travers eux.


 


Et au niveau de la commercialisation?


Pour le cacao, les fédérations des GIC s’informent régulièrement sur les prix fixés par les bourses étrangères et ne s’en éloignent plus désormais lorsqu’elles entrent en négociation avec les acheteurs. Grâce à la commercialisation groupée et en grande quantité qui est la règle, les fédérations fixent elles-mêmes les prix de vente en se référant à ceux de Londres. Elles s’enquièrent au jour le jour du prix rendu au port de Douala et du prix en Europe. L’information est répercutée par téléphone portable aux unions et aux groupes. Certaines fédérations ont des coursiers qui se déplacent à moto de village en village pour annoncer les prix et ramener des informations sur les quantités.


Avec ce système, les paysans accroissent leurs recettes de plus de 30 % par rapport à ceux qui vendent individuellement. Il y a des fédérations qui veulent se passer des intermédiaires et exporter elles-mêmes le cacao. Les producteurs se regroupent également pour vendre non seulement le cacao mais de plus en plus des cultures vivrières et notamment celles issues des filières contrôlées par les femmes..


 


Quel est l’impact de cette structuration sur la production?


Lors de la campagne cacaoyère 2001-2002, dans la région du Centre, les paysans des villages étudiés organisés en GIC ont réalisé une production globale d’environ 5 100 tonnes pour près de 4 milliards de Fcfa (plus de 6 millions d’Euros). Une performance qui n’avait jamais été atteinte avant cela. La production vivrière s’intensifie de plus en plus dans les zones rurales acquises à ce modèle comme celles du Mbam-et-Kim (80 km au nord de Yaoundé, Ndlr).


 


Peut-on dire que ces paysans vivent mieux qu’avant la libéralisation ?


Aujourd’hui, les membres des GIC peuvent régler les dettes qu’ils ont contactées pour payer la scolarité de leurs enfants, organiser les funérailles, rémunérer les tâcherons, organiser les baptêmes, premières communions, dots ou fêtes de fin d’année. Certains arrivent à payer les frais occasionnés par les litiges fonciers dans les tribunaux ou à s’acheter une voiture d’occasion.


 


Les GIC représentent-ils un contre-pouvoir ?


Actuellement, les fédérations sont quasi absentes de la scène de l’organisation paysanne du Cameroun forestier. Ce n’est que dans un second temps, lorsque les fédérations seront regroupées en confédérations que les paysans pourront réellement s’impliquer dans les jeux et enjeux politiques.


 


Aucune ombre au tableau ?


On peut simplement déplorer que les grands planteurs, c’est-à-dire ceux qui ont des exploitations agricoles supérieures à 5 hectares, continuent à évoluer seuls et n’adhèrent pas aux GIC sous prétexte qu’ils sont en mesure de faire face aux problèmes de commercialisation et d’approvisionnement en fongicides.


 


Propos recueillis par Alexandre T. Djimeli


 


Elong Joseph Gabriel, Organisations paysannes et construction des pouvoirs dans le Cameroun forestier, Presses universitaires de Yaoundé, 151 pages.


 


 


 


 

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