Presse camerounaise : un projet de loi liberticide

(Jade Cameroun/Syfia) Au moment où les procès intentés par les autorités camerounaises contre la presse privée se multiplient, un projet de loi prévoit de durcir la loi sur les médias. Le gouvernement invoque « les défaillances » des professionnels de l’information qui, eux, y voient plutôt une répression déguisée.

Pour la première fois depuis 1990, le gouvernement camerounais tente de durcir la loi sur la presse. (voir encadré). Accusé par les médias de détournement des fonds publics, Marafa Hamidou Yaya, ministre d’Etat en charge de l’Administration territoriale, en collaboration avec ses collègues de la Communication et de la Justice, a soumis le 4 avril dernier à l’Assemblée nationale un projet de loi visant à renforcer les mesures de police administrative et fiscales contre la presse.


A l’ordre du jour : la soumission de la création d’un organe de presse à l’autorisation préalable du Préfet (la loi en vigueur demande qu’il en soit simplement informé), le pouvoir de saisie des journaux ou de suspension d’un directeur de publication au ministre de l’Administration territoriale et à celui de la Communication et le paiement des impôts et taxes auxquelles les entreprises commerciales sont soumises avant toute autorisation de paraître.


 


Prévention ou répression ?


L’exposé des motifs du projet de loi invoque « l’urgence de prévenir les défaillances des journalistes et de préserver un juste équilibre entre la liberté de la presse et la garantie des droits individuels et collectifs dans le cadre de la préservation de la paix sociale ». L’examen du texte a été suspendu à la fin de la dernière session parlementaire, mais pourrait, après une étude approfondie au sein du gouvernement, reprendre à la session de juin prochain, d’après Grégoire Owona, ministre délégué à la Présidence chargé des relations avec les Assemblées.


Les journalistes ne voient guère ce qu’une telle loi pourrait apporter à leur profession. Ils la considère plutôt comme la suite presque logique d’une répression déguisée. Le nombre de procès intentés à la presse indépendante, depuis quelques semaines, n’a en effet jamais été aussi élevé. Polycarpe Abah Abah, ministre de l’Economie et des finances (Minefi), a porté plainte contre Peter William Mandio, directeur de publication, et son bi-hebdomadaire privé Le Front, auprès de huit tribunaux de différentes villes. Le ministre reproche au journal de l’avoir accusé à tort de détournement de fonds publics. Poursuivis pour les mêmes raisons et par le même ministre, trois autres journaux et leurs directeurs ont été condamnés pour diffamation à 6 mois d’emprisonnement avec sursis et à des amendes allant de 1 à 2 millions de Fcfa (environ 1 500 à 3 000 Euros).


Grégoire Owona a lui engagé des procédures judiciaires contre les journaux qui avaient cité son nom dans une liste de présumés homosexuels, publiée en février 2006. Classé dans une autre liste d’homosexuels, le ministre de la Communication, Pierre Moukoko Mbonjo, a lui aussi intenté un procès.


 


« Lutte de pouvoirs »


Invoquant des arriérés d’impôts dus par Le Front, Aurore plus et leurs directeurs, des agents du fisc zélés ont par ailleurs scellé les sièges de ces journaux, puis saisi leurs comptes bancaires et toutes les recettes chez les annonceurs et chez le distributeur. Le 21 avril dernier, une équipe d’huissiers de justice conduite par des agents du fisc est descendue au domicile privé du directeur du Front pour saisir ses biens.


Pour Jean Marc Soboth, président du Syndicat national des journalistes du Cameroun, « l’exécutif a compris que la presse est potentiellement plus dangereuse pour le régime et fait pression sur la justice ». « Il veut, poursuit-il, instrumentaliser le pouvoir législatif pour étouffer les médias. » Une analyse qui rejoint celle du politologue James Mouangue Kobila qui estime qu’on  » assiste à une véritable lutte de pouvoirs, chacun utilisant les armes en sa possession ».


 


Alexandre T. Djimeli


 


 


 



 


Retour en arrière


 


(Syfia France) Les rapports entre la presse et le pouvoir camerounais n’ont jamais été tout à fait fluides. En 1990, alors que, presque partout en Afrique, multipartisme rime avec liberté de la presse, « le Cameroun est le seul pays du continent qui continue à pratiquer la censure préalable à la publication des journaux », notait la Fédération internationale des journalistes (FIJ). En décembre 1990, avait même été adopté un texte intitulé « Liberté de la communication de masse », en vertu duquel les journaux devaient soumettre une copie de chaque numéro à un fonctionnaire du ministère de l’Administration territoriale pour contrôle, avant de l’envoyer à l’imprimerie.


Cette censure avant publication a été supprimé en janvier 1996. Depuis cette époque, les autorités de Yaoundé paraissaient avoir quelque peu oublié la presse même si des journalistes sont parfois allés en prison pour quelques mois. Le climat est, semble-t-il, en train de changer. Dans son rapport annuel 2005, Reporters sans frontières (RSF) dénonce « les régimes vieillissants qui s’accrochent au pouvoir », notamment « le Cameroun de Paul Biya qui utilise la police, l’armée ou une justice influençable pour exprimer leur irritabilité envers les médias ».


Au baromètre mondial de la liberté de la presse 2005 de RSF, le Cameroun figurait en 83e position sur une liste de 167 pays. S’il devait être adopté, le récent projet de loi, qui resserre la vis, ne devrait guère améliorer son classement.


 


Emmanuel de Solère Stintzy


 


 

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