Mauritanie. Premiers barils de pétrole : espoirs et scepticisme

Après trois ans d’attente, le pétrole mauritanien va enfin jaillir des puits cette semaine. Mais les Mauritaniens vont-ils réellement profiter de la manne pétrolière ? À Nouakchott, où le coût de la vie grimpe en flèche sur fond d’accusations de corruption, certains en doutent.


Un pétrole léger et de haute qualité provenant des champs offshore Chinguitti et Thiof, au large de la Mauritanie, devrait commencer à couler ce jeudi. Découvert il y a 5 ans, Chinguitti comporte 15 puits qui renferment des réserves de 50 à 125 millions de barils de pétrole, selon les estimations officielles. Ils produiront 75 000 barils/jour pendant 9 ans. Thiof, le second champ pétrolier, situé 25 km plus au nord, contiendrait quelque 100 millions de barils, sans parler d’une importante quantité de gaz naturel estimée à 30 milliards de mètres cubes. « Pour des raisons techniques, son exploitation n’est pas encore programmée », annoncent des sources proches du ministère de tutelle. 

Pour les autorités mauritaniennes, les perspectives restent tout de même prometteuses. Le pays devrait en effet exporter 18,4 millions de barils de pétrole cette année – venue de Singapour, une plate-forme de stockage, d’une capacité de 1,6 million de barils, est déjà installée – et engranger 200 millions de dollars. Ces revenus pétroliers, les travailleurs du public et du privé en ont eu un avant-goût. Depuis janvier, leurs salaires ont été augmentés de 50 % et les retraités verront leurs pensions s’accroître de 15 %. Les Mauritaniens se prennent même à rêver que l’Ouguiya, la monnaie nationale, retrouve sa vitalité d’antan. À sa création en 1973, il avait la même parité que le Franc Cfa. Aujourd’hui, au cours officiel, il vaut environ deux fois moins. « Avec le pétrole, j’espère une remontée de l’Ouguiya« , dit Nana Mint Cheikhna, ex-directrice du bureau de change de la Banque Centrale de Mauritanie.

 

Le boom des loyers

Chose certaine, les quelque trois millions de Mauritaniens sont tous atteints par la fièvre de l’or noir. À Tevragh Zeina par exemple, l’un des quartiers les plus cossus de Nouakchott, c’est l’effervescence. De somptueuses villas sortent de terre. D’autres sont en train d’être retapées après le refus des propriétaires de renouveler le contrat des occupants précédents.  »Beaucoup de maisons restent fermées, en attendant de trouver preneur« , révèle Namou Mouhamed, président d’un regroupement d’agents immobiliers. Depuis le début de l’année, le prix moyen de ces villas est passé de 400 000 Fcfa à plus d »un million. Une flambée des prix attribuée unanimement au pétrole.

Cette fièvre de l’or noir n’enthousiasme pas tout le monde, loin de là. « Depuis des décennies, nous vendons de grandes quantités de fer et nous avons l’une des mers les plus poissonneuses au monde, rappelle Mouhamed El Hacen, un administrateur de société. Ces richesses nous ont-elles réellement profité ? » Son interrogation est fondée. Avant même que ne démarre l’exploitation du pétrole, des accusations de corruption suivies d’arrestations ont fait les manchettes des journaux. Zeidane Ould Hmeida, ministre de l’Énergie et du Pétrole sous le régime Ould Taya renversé l’an dernier, a ainsi été arrêté le 23 janvier dernier. Avec d’anciens collaborateurs, il a été accusé de  »crimes économiques ».

Le nouveau chef de l’Etat, le Colonel Ely Ould Fall, qui s’adressait à la nation début février lui reproche d’avoir négocié des contrats  »opaques portant préjudice à l’intérêt national ». Il a en conséquence dénoncé publiquement le contrat de partage de la production pétrolière signé en 2005 entre l’ancien régime et la compagnie australienne Woodside chargée d’exploiter les puits de Chinguitti. Woodside devait céder 60 % de la production pétrolière à l’État mauritanien, en plus des impôts qu’elle devait lui payer, mais des avenants au contrat de partage de la production signés par l’ancien ministre du Pétrole spolieraient dans les faits la Mauritanie de tous ses droits. Ce contentieux entre le gouvernement mauritanien et le consortium australien ne remet cependant pas en question l’exploitation par celle-ci des 15 puits de Chinguitti. Le gouvernement a d’ailleurs confié à la société pétrolière helvétique Vitol le soin de commercialiser ce pétrole brut.

 

Rebondissements

Au plan environnemental, ces contrats « font peser des risques sur la faune et la flore »‘, soulignent encore les autorités mauritaniennes. La dénonciation par le chef de l’État du contrat conclu avec Woodside, qui avait déjà sélectionné 11 entreprises mauritaniennes sur 80 postulants pour des travaux en sous-traitance touchant le transport, le gardiennage et la maintenance, risque de leur faire perdre un marché de 23 millions de dollars.

 »Avec ce pétrole, il y a chaque jour des rebondissements, s’offusque un fonctionnaire mauritanien qui craint la réaction des autres entreprises européennes, américaines et chinoises engagées dans la recherche pétrolière. Avec Woodside, il y a un procès en vue. Cela peut faire couler beaucoup d’encre. » Chacune de ces entreprises étrangères a en effet signé avec l’État un contrat de partage de production en cas de découverte. Le gouvernement actuel, qui semble opter pour la transparence, a décidé de coopérer avec ses partenaires à la tête desquels se trouvent le FMI et la Banque mondiale. De quoi rassurer beaucoup de monde.

Alain Le Goff

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