Conflits armés en zone anglophone. Les activités de Médecins Sans Frontières suspendues

Le ministre des relations extérieures et le ministre de l’administration territoriale reprochent officiellement à cet organisme son manque de neutralité et d’impartialité. Une décision en violation des lois internationales.

Aucun communiqué officiel n’a été rendu suite à l’audience solennelle que le ministre des relations extérieures Lejeune Mbella Mbella et son collègue de l’administration territoriale, Paul Atanga Nji, ont accordé, début décembre,  au Dr Modeste Tamakloé Koku, chef de mission, représentant de l’organisation non gouvernementale (ong) Médecins sans Frontières (MDF) au Cameroun.

Mais des sources proches du ministère de l’administration territoriale révèlent que Paul Atanga Nji  exhorte l’Ong à plus de neutralité et d’impartialité en ce qui concerne son déploiement dans les régions anglophones, avec les attaques meurtrières que mènent les groupes sécessionnistes depuis bientôt quatre ans. Pour des raisons similaires, le chef de mission de cet organisme avait déjà été reçu par le ministre délégué auprès du ministère des relations extérieures chargé de la coopération avec le monde islamique, Adoum Gargoum, au mois de juillet 2020.

Au Minrex, des sources annoncent que ce ballet diplomatique s’explique par les vives tensions observées sur le terrain entre MSF et les gouverneurs de régions. Les autorités camerounaises reprocheraient à l’Ong d’administrer des soins aux blessés séparatistes, ce qui, selon eux, empêcherait l’armée  camerounaise d’en finir avec les groupes sécessionnistes.

Dans le Nord-Ouest, le gouverneur interdit  MSF.

Le gouverneur Adolfe Lélé Lafrique interdit l’assistance médicale de Médecins sans frontières dans sa région du nord-ouest. Selon lui, il est hors de question que Msf prodigue des soins aux sécessionnistes. Le pouvoir veut que les soins soient apportés uniquement aux populations meurtries par le conflit dans les régions du nord-ouest et sud-ouest, et aussi, même si ce n’est pas dit officiellement, aux militaires de la force gouvernementale.

Selon les estimations de Amnesty international, plus de 900 membres de forces de sécurité ont perdu la vie et plus de 1000 civils sont morts, sans compter les blessés. 

Pour l’autorité centrale, la prise en charge des rebelles par MSF renforce leurs positions et accentue l’insécurité dans les  régions anglophones. Le délégué régional de la santé dans le nord-ouest a reçu la lourde mission d’appliquer la décision de Lele Lafrique. Toute collaboration entre Médecins sans frontières et le corps médical de la région est suspendue jusqu’à nouvel avis.

Dans le Sud-Ouest, des tensions vives

Le gouverneur de la région du sud-ouest Bernard Okalia Bilai ne s’est pas encore prononcé officiellement sur le  dossier Médecins sans frontières. Dans les prochains jours, on redoute une prise de décision qui aboutirait au gel des activités de l’Ong dans cette partie du pays.

De nombreux rapports de terrain font, en effet, les mêmes reproches à l’organisme humanitaire.

Dans le sud-ouest, les combats se sont accentués ces derniers jours, avec le massacre d’enfants dans les écoles et de nombreux affrontements entre groupes armés camerounais et combattants séparatistes, surtout lors des préparatifs des élections régionales qui se sont déroulées le 13 décembre dernier.

Pendant la période de confinement imposé par le covid 19, plusieurs militaires de l’armée camerounaise ont été tués dans des attaques perpétrées par des groupes séparatistes anglophones  dans la zone de Otu. C’est le cas de cette attaque le 31 mai dans un stade de football lors d’un match. Les sécessionnistes s’en sont pris aux militaires qui assistaient à la rencontre. Bilan : 13 militaires tués. Le maire de la localité d’Eyumojock,  Jacques Ita Ayamba, qui avait organisé cet événement sportif, déplore les pertes enregistrées après plus de trois ans de conflits. Les hôpitaux étant fermés, c’est uniquement Médecins sans frontières qui assure les soins lors des différentes attaques, surtout en zone pauvre.   

La décision du gouvernement diversement appréciée

Plusieurs maires et préfets, informés de la décision du gouvernement ont réagi négativement. Même s’ils ont souhaité garder l’anonymat, beaucoup pensent que le départ subit de Médecins sans frontières des zones de conflits va faire souffrir les populations. « Dans les départements de Menchum, Donga-Mantum et autres,  Msf faisait de l’accompagnement psychologique aux habitants, surtout aux nombreuses filles violées, et avec des grossesses indésirables. Cet aspect social est très négligé chez nous. Pourtant c’est très important dans les zones de conflits. Ce n’est pas facile pour les populations de vivre avec les coups de feu tous les jours. Il y a aussi le côté traitement. Tous les hôpitaux ont fermé dans les arrondissements. Il n’y a plus de plateau technique pour les cas graves qui nécessitent des opérations de chirurgie.  Les médecins de Msf arrivaient encore à le faire, maintenant qu’ils ne sont plus là, ça va se passer comment ? » s’interrogent-ils. 

Pour beaucoup, « on va droit au suicide ». Puisque ce sont les populations qui avaient écrit à Médecins sans frontières pour  demander son intervention au début du conflit lorsque les cas de blessés graves étaient abandonnés. Ce n’est pas l’Etat qui a décidé d’envoyer Msf dans les régions anglophones.

Le Dr Modeste Tamakloé Koku, chef de mission, représentant de Médecins sans Frontières au Cameroun n’a pas souhaité donner son avis sur la décision du gouvernement. Pour lui, il est encore « trop tôt pour faire des déclarations, vu qu’il est traqué par l’Etat ». Mais il souligne tout de même qu’il y a d’énormes besoins sanitaires dans ces régions.

Violation des droits internationaux

L’article 16 de la charte africaine des droits de l’homme précise que « toute personne a le droit de jouir du meilleur état de santé physique et mental qu’elle soit capable d’atteindre ». L’alinéa deux mentionne que « les Etats parties à la présente charte s’engagent à prendre les mesures nécessaires en vue de protéger la santé de leurs populations et de leur assurer l’assistance médicale en cas de maladie ». La solution apportée par Msf était en respect de ces exigences internationales. Et l’État se doit de respecter les accords qu’il a signés.

Hugo Tatchuam (Jade)

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