Les États ne veulent pas de l’autorégulation des médias

Afrique centrale. ​ De Bangui à Brazzaville en passant par Yaoundé, les gouvernements de cette sous-région gardent la mainmise sur les organes de régulation aux ordres, qui favorisent les médias publics et musellent la presse privée.

Depuis quelques mois, l’actualité politique en République Centrafricaine (RCA,) est alimentée par le débat sur le projet de modification de la Constitution pour permettre au président Faustin Archange Touadera de briguer un troisième mandat à la tête de ce pays de​ l’Afrique centrale. Un débat qui divise autant la classe politique centrafricaine que la société toute entière, et dont les clivages qu’il génère se reflètent aussi dans les médias, certains étant favorables au projet et d’autres le jugeant inopportun et anticonstitutionnel. Ce débat politique a mis en lumière les limites du modèle de la régulation en vigueur dans ce pays et dans la sous-région, et la vulnérabilité de la profession de journaliste face aux pouvoirs publics, notamment en temps de crise. « La régulation est institutionnelle et a des contraintes », déplore Jean-Fernand Koeng, vice-président de l’Union des journalistes de Centrafrique, ulcéré par les velléités de musellement​ affichées ces derniers temps par l’exécutif centrafricain dans le contexte de la crise liée au projet de troisième mandat du président. ​

Des contraintes comme celles auxquelles font face les médias dits indépendants, qui affichent une liberté de ton et une neutralité relatives vis-à-vis du pouvoir en RCA. Le Haut Conseil de Communication (HCC), l’organisme public centrafricain en charge de la régulation, et son président José Richard Poiambi, ont, jusqu’ici, gardé une attitude professionnelle en refusant toute forme d’aliénation, mais ils en font les frais, à en croire notre confrère. « Son indépendance n’a pas plu aux autorités au point où celles-ci menacent de supprimer cette institution », fulmine Jean-Fernand Koeng. « Le débat démocratique autour des sujets brûlants n’est pas du tout apprécié par le gouvernement. Celui-ci veut avoir le contrôle total de tous les médias et mettre en demeure les journalistes et leur média. Au niveau de la corporation nous estimons que c’est un recul de la démocratie et donc le retour à un régime totalitaire et arbitraire. »​

Régulateurs aux ordres​

De Bangui à Brazzaville en passant par Yaoundé, la régulation des médias est assurée par des organismes publics dont le président, et parfois tous les autres membres, sont nommés par le Chef de l’Etat, toutes choses qui réduisent les marges de manœuvre des acteurs de la profession. En République du Congo, le Conseil Supérieur de la Liberté de Communication (CSLC) « exerce et agit plus lorsqu’il s’agit de brimer et de suspendre les médias », s’indigne Rosine Pioth, correspondante de la chaîne de télévision hexagonale France 24 à Brazzaville. Or, les médias régulièrement visés par ces instances de régulation, sont ceux tenus par des investisseurs privés. Le régulateur fait preuve de laxisme à l’égard des médias publics aux ordres du gouvernement. 

Au Cameroun, le Conseil National de la Communication (CNC) ne constitue pas une exception, comme le regrette Jean-François Channon, directeur de la publication du quotidien Le Messager : « Lorsque vous êtes convoqué au CNC, vous avez affaire parfois à des fonctionnaires qui ne comprennent rien au métier de journaliste. Ils vous font la morale sur votre papier, ils vous disent « vous avez commis une faute ». Or il y a parfois des cas de fautes professionnelles graves commises par les médias d’Etat et certains médias proches du système politique gouvernant, et on ne leur fait rien. Le CNC n’arrive pas à s’autosaisir de ces cas flagrants. » Au Congo, le décor est le même : « Le CSLC, c’est l’Etat en fait. Quand ce sont les journalistes proches​ du pouvoir qui font des bêtises, il n’y a aucune sanction. Mais lorsqu’il s’agit des autres, le CSLC tape sur la table. », dénonce Rosine Pioth.​

A la solde de l’ordre politique au pouvoir, les organismes de régulation n’ont pas les moyens de leur action et sont incapables d’agir au-delà des sanctions prises à l’encontre des médias indépendants : « Le CSLC a été incapable de recenser les journalistes du pays, de leur fournir une carte de presse », déplore notre consœur congolaise Rosine Pioth. Pourtant, l’autorégulation demeure le modèle idéal et vivement souhaité par tous les professionnels du privé. Cela signifie que les professionnels assurent leur régulation via un tribunal des pairs qu’ils ont eux-mêmes mis en place, ou encore, selon J.F. Channon, que la corporation soit en mesure d’extirper de ses rangs les « confrères » confondant journalisme et communication, ou qui sont « politiquement alignés », pour ne garder dans ses rangs que des professionnels. 

« L’autorégulation, c’est le professionnalisme, souligne-t-il. Ça signifie qu’il y a des choses qu’on ne doit pas écrire ni dire. » Cependant, dans le contexte actuel, les Etats tirent profit de l’absence de l’autorégulation et ne sont pas prêts à encourager la mise en œuvre de ce modèle. Comme le déplore Joseph Olinga, journaliste et syndicaliste camerounais en service au quotidien Le Messager : « Comme avec la convention collective, l’Etat n’a pas d’intérêt à laisser la régulation des médias à une organisation indépendante. Le gouvernement garde donc la main pour mieux contrôler et contraindre les médias. »​ 

La charte de Munich violée​

« Les pouvoirs publics ne l’accepteront jamais, ajoute son collègue J. F. Channon, parce qu’ils contrôlent certains médias, dans le privé notamment, par la force de l’argent. Vous avez des gens dont les médias n’auraient jamais pu exister, mais qu’on met devant juste parce qu’on leur donne de l’argent pour régler des comptes politiques à tel ou à tel autre, ou bien pour aller à contre-courant des idées de démocratie, et des gens qui veulent entre autres protéger leur influence politique au Cameroun. » En Centrafrique, ce phénomène de journalisme à gage existe aussi mais, tant que « cela arrange les parties qui manipulent ces médias à leur guise », nous informe Jean-Fernand Koeng, l’Etat et son organe de régulation ne s’en inquiètent pas outre mesure. 

La mise en œuvre de l’autorégulation apparaît dès lors comme un défi à relever. Pour y arriver, indique Aristide Ekambi, président du Syndicat régional des journalistes du Cameroun (Snjc) dans le Littoral, « Les journalistes doivent prendre conscience du rôle qui est le leur. Le miracle ne se produira pas sans leur implication. Pour que notre situation s’améliore, nous devons nous impliquer dans la lutte. » Or la mainmise des pouvoirs publics sur les instruments de régulation est contraire au principe 10 de la déclaration de Munich de 1971, qui stipule : « Reconnaissant le droit en vigueur dans chaque pays, le journaliste n’accepte en matière d’honneur professionnel que la juridiction de ses pairs, à l’exclusion de toute ingérence gouvernementale ou autre. » Le 14 novembre dernier, nous avons contacté le directeur de la presse privée et de la publicité au ministère de la Communication. Au moment où allions sous presse, il n’a toujours pas répondu à notre préoccupation.

Théodore Tchopa (Jade)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :