Le calvaire de Lucie et de Ahmadou

Un livre qui retrace les conditions inhumaines de ceux qui prennent la route, traversent le désert et la mer pour gagner l’Europe, le récit poignant d’une femme qui a perdu sa sœur périe en mer, le témoignage d’un adolescent enfermé dans un camp. Autant de témoignages du calvaire des Camerounais en exil.

« De Yaoundé à Melilla, cahier de mon aventure ». Tel est le titre de l’ouvrage d’Alain Robert Lipothy, préfacé par le footballeur Joseph Antoine Bell, dédicacé le mercredi le 9 février 2022 au Centre international de l’artisanat de Yaoundé. Un livre où l’auteur, par ailleurs président de l’association des rapatriés et de lutte contre l’immigration, présente les misères vécues par les nombreux Camerounais qui ont fui les conflits dans les régions anglophones et Boko-Haram dans la région de l’Extrême-Nord, pour gagner l’Europe ou les Etats-Unis  par route ou par mer.

« Beaucoup de Camerounais ont été arrêtés ou vivent dans des camps de fous dans les pays de transition. D’autres sont dans des prisons, la plupart sont des déplacés des régions en crise. Ils n’ont pas de famille pour les soutenir. Moi j’ai fait ce chemin. Mon livre retrace les conditions inhumaines rencontrées entre Yaoundé et Melilla eu Maroc. Sur le terrain, on constate que l’Etat du Cameroun a abandonné ses compatriotes. Pourtant c’est son devoir de les  secourir»,  explique d’Alain Robert Lipoth.

Une femme pleure la mort de sa soeur

Le 27 juillet 2021, près de 60 personnes sont mortes noyées dans le naufrage d’une embarcation qui cherchait à rejoindre l’Europe. Les personnes sont mortes au large de Khoms dans la Méditerranée. Ils étaient plus de 400, partis de la Lybie, du Maroc et de la Tunisie pour l’Europe. L’information a d’abord été communiquée par l’Organisation internationale des migrations (OIM), avant d’être confirmée par le ministère de relations extérieures (Minrex), avec Wum. Nous avons tout laissé là-bas. Arrivées à Douala, on a essayé de faire des petits métiers. Mais cela ne donnait pas, faute d’argent. Ma sœur Lucie qui a une connaissance au Canada, a décidé de quitter le pays par route, de passer par le Maroc, de rejoindre l’Espagne et de se battre pour arriver au Canada. Malheureusement, elle a perdu la vie dans le naufrage. Nous sommes toujours sous le choc », explique-t-elle.

Pour Georgette, c’est la pauvreté qui a poussé sa sœur à prendre la route pour l’Occident. « Je me bats pour nourrir mes enfants. Ma sœur aussi a deux grands garçons. Nous vivons ici dans une petite maison de deux pièces. Presque tous les enfants dorment sur le sol. Ce sont les difficultés pour vivre au quotidien qui ont poussé ma sœur à partir », précise  Georgette.

Comme de nombreux autres déplacés anglophones qui ont afflué ici, elle n’a bénéficié d’aucun soutien de l’Etat pour s’installer. « L’Etat a complètement failli à son obligation de protection et d’assistance aux personnes déplacées, conformément aux conventions de Kampala dont le Cameroun est partie prenante », regrette Etienne Tasse, coordonnateur de Jade Cameroun.

Un adolescent raconte son périple

Ahmadou, un mineur de 17 ans, a quitté la ville de Mora dans la région de l’Extrême-nord en Novembre 2017 pour fuir les exactions de Boko Haram qui avait attaqué sa localité et tué de nombreuses personnes. Il a décidé de se rendre en Europe en passant par le Tchad voisin, le Nigeria, le désert, l’Algérie, le Maroc, et traverser pour rejoindre l’Espagne. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Détenu dans un camp de Madrid, il nous a joints au téléphone pour raconter sa vie, et le déroulement de son voyage.

 « Quand je suis parti du Cameroun, tout s’est bien passé jusqu’à mon arrivée en Algérie. Une fois dans ce pays, je suis parti de la ville de Tamaraketch pour arriver dans la ville d’Oran. J’ai travaillé un mois dans cette ville pour gagner (on ne travaille pas de l’argent, on le gagne)de l’argent et le donner aux passeurs pour qu’ils me fassent traverser. Je déchargeais les parpaings, et faisait les petits jobs. J’ai réussi à avoir 10 000 dinars pour pouvoir payer les passeurs. Lorsqu’ils m’ont laissé passer, j’ai fait deux jours de marche à pied de l’Algérie au Maroc. La traversée se fait la nuit pour éviter les policiers. Au Maroc, nous étions obligés de mendier pour vivre. Je me suis ensuite déplacé à Tanger. J’ai retrouvé là-bas quelques Africains avec qui je partageais une petite cabane. Je suis resté là-bas pendant trois mois et demi, travaillant dans les plantations pour chercher de l’argent et continuer d’avancer. Quand j’ai rassemblé assez d’argent, j’ai payé le passeur. Nous avons pris une embarcation avec des personnes d’autres nationalités, des Comoriens, des Sénégalais, des Ivoiriens, sans gilet de sauvetage. On a navigué trois jours sur l’océan. La nuit du troisième jour, des hélicoptères nous ont repérés et sont venus nous porter secours », raconte Ahmadou.

Malheureusement pour lui, la suite est encore plus atroce. « A notre arrivée aux îles Canaries, les autorités nous ont jetés en prison. Ils m’ont envoyé au quartier des mineurs. Là-bas la loi demandait que tu fasses 60 jours de prison renouvelables, pour voir si on te renvoie dans ton pays, ou si on te fait entrer en Espagne. Nous étions dans la même prison avec les « kapos », noms donnés aux grands trafiquants de drogues, les chefs de gangs de braqueurs, les grands brigands. Tout ça mélangé. J’ai fait 60 jours en prison sans sortir.  Après 60 jours ils m’ont dit que je peux aller en Espagne. Ils m’ont demandé dans quelle ville je souhaite aller ? Puisque je ne connais personne, une association appelée « Caritas » m’a aidé pendant deux semaines, le temps pour moi de contacter ma famille ou de m’organiser.

Mais au pays, je n’avais personne à contacter pour demander de l’argent. Nous les migrants, on dormait sur des chaises de bureau. Après deux semaines on m’a envoyé à Campan de Prio. C’est la zone la plus difficile de Madrid. Il y a des fous, des gens de la rue. Il y a les maladies, la tuberculose. J’ai fait un mois là-bas. Je ne savais pas où aller. J’ai croisé des Camerounais abandonnés. D’autres qui ont même perdu la mémoire. On m’a conseillé de monter des dossiers : puisque je suis mineur on peut m’aider. J’ai monté les dossiers. On m’a affecté à la Croix rouge où j’ai fait 24 jours. Une association appelé « la merced » m’a repéré. Elle m’aide en ce moment à faire mes papiers et apprendre la langue espagnole», relate Ahmadou.

Hugo Tatchuam (Jade)

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