Ce que l’on pourrait desormais appeler “l’affaire Thomas Ntep” défraie la chronique et remet en cause tous les instruments de protection des droits des personnes et ceux dédiés à la lutte contre les traitements cruels, inhumains et dégradants.
Thomas d’Aquin Ntep aurait en effet reçu près de 600 coups de machettes sur la plante des pieds à la prison d’Eseka. Il a été admis à l’hôpital de district de Yoko, dans le département du Mbam et Kim, région du Centre. De source familiale, Thomas Ntep a été torturé alors que l’on parlait de son transfert de la prison d’Eseka (Departement du Nyong et Kelle) à celle de Yoko en juin 2023. Joseph Ntep, son frère, soutient que les faits sont l’œuvre du régisseur de la prison principale d’Eseka. “Il va faire un détour par la prison de Ntui où il va massacrer le gars completement”, dixit le cadet qui ajoute que “ses pieds sont entrain de pourrir”. On apprend également de la même source que Thomas s’est “mis à rejeter du sang”. Cette situation a contraint la famille à se réunir et à trouver les moyens pour que le malheureux puisse avoir accès à des soins.
Selon le carnet médical délivré à l’hôpital de district de Ntui, Thomas souffre d’une pathologie sévère nécessitant “une prise en charge urgente en hépato-gastro-entérologie”. Plus grave encore, il s’avère que l’individu subissait déjà des actes de torture à la prison d’Eseka où il recevait d’innombrables bastonnades. Des actes contraires aux dispositions du Code pénal camerounais à l’article 277-5 qui précise que “le terme «torture » désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques, mentales ou morales, sont intentionnellement infligées à une personne par un fonctionnaire, une autorité traditionnelle ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement express ou tacite, aux fins notamment d’obtenir d’elle ou d’une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d’un acte qu’elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d’avoir commis, de l’intimider ou de faire pression sur elle ou d’intimider ou de faire pression sur une tierce personne, ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination, quelle qu’elle soit.”
Panique dans la famille
La famille a décidé de déposer une plainte le 25 juillet 2023 auprès des magistrats en saisissant le Tribunal de première instance de Ntui, lieu où les faits les plus graves se seraient produits, à en croire l’avocat de la victime. La dénonciation est portée contre Lionel Huislem Taneke Jou anciennement régisseur de la prison principale d’Eseka, affecté à Monatele et qui s’expose aux sanctions prévues à l’article 277 (2) [et suivants] qui indique à ce propos qu’“Est puni d’un emprisonnement de dix à vingt ans celui qui cause à autrui la privation permanente de l’usage de tout ou partie d’un membre, d’un organe ou d’un sens.”
L’affaire se corse si on en croit nos confrères du journal Actu.com qui affirment que “La famille accuse également le régisseur d’avoir extorqué de l’argent à leur fils lors de son séjour carcéral”. « Il a d’abord pris une somme de 6 millions dans son local en prison. Du 14 au 15 décembre 2022, il a encore pris 415 000 frs CFA. Le 23 décembre 2022, il a encore pris 310 000 frs CFA», confie la sœur aînée de la victime, explique le journal.
Droits des détenus violés
Me Daniel Gaby Mbog, conseil de Thomas d’Aquin Ntep, estime que “lorsqu’on met quelqu’un en prison, c’est pour qu’il puisse bénéficier d’un traitement de prisonnier”. Aussi, fouetter ou “traiter quelqu’un de la sorte inquiète quand même”, souligne ‘avocat qui entend connaître la suite qu’a réservé le parquet au dossier. Il s’agit pour l’homme en robe noire d’avoir une idée précise de l’évolution de l’enquête dans un contexte où l’article 5 de la déclaration universelle des Droits de l’Homme et l’article 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques sont violés. Le dernier texte précise justement que “Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.” Encore que le Code de procédure pénale camerounais, en son article 555(2), parle en effet du bien-être des détenus en insistant sur “Les conditions d’exécution des peines privatives de liberté (…) [qui] doivent tenir compte (…) de l’état de santé mental ou physique et de la conduite du condamné, de manière à concilier la nécessité de la réinsertion sociale de celui-ci et les impératifs de la discipline.”
Dans la même veine, la famille en saisissant le président de la République dans une lettre ouverte parle “d’une destruction très avancée” de l’état de santé de Thomas d’Aquin Ntep.
Accusation contre accusation
Interpellé par les médias, l’ancien régisseur de la prison principale d’Eseka évite de parler des accusations et soutient la thèse d’un Thomas Ntep “peu recommandable et violent”, affirment les confrères de Equinoxe TV. A contrario, le patron de la prison de Ntui dit ignorer les faits.
Pendant ce temps, Thomas d’Aquin Ntep, qui est par ailleurs un opérateur économique basé dans la ville d’Eseka n’a pas eu droit à des soins . Agé de 56 ans, il a été condamné en juin 2021 à deux ans de prison ferme par le TPI d’Eseka dans une affaire qui l’oppose à un officier de l’armée camerounaise. Il a été arrêté le 22 mai 2022.
Un cas parmi d’autres
Les défenseurs des droits humains au Cameroun dénoncent ce qui s’assimile à une violation des instruments internationaux de protection des droits humains, notamment ceux qui encadrent les droits des détenus. Il s’agit dans le cas d’espèce de rappeler les dispositions de l’article 5 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) qui dit que “Tout individu a droit au respect de la dignité inhérente à la personne humaine et à la reconnaissance de sa personnalité juridique. Toutes formes d’exploitation et d’avilissement de l’homme notamment l’esclavage, la traite des personnes, la torture physique ou morale, et les peines ou les traitements cruels inhumains ou dégradants sont interdites.”
A ce propos, une enquête concernant l’accès aux soins médicaux des détenus dans les prisons au Cameroun, en RDC et au Tchad rappelle que la prise en charge sanitaire des prisonniers reste préoccupante. Elle indique que “Les dotations en médicaments des infirmeries sont généralement très insuffisantes pour répondre aux besoins. Elles sont parfois restreintes à quelques médicaments de base, tels que du paracétamol”. “En RDC, au Niger, au Tchad ou au Cameroun, les personnels soignants fournissent des ordonnances pour que les détenus se procurent les médicaments hors de la prison, par l’intermédiaire de leurs familles.” , peut-on lire.
A titre de rappel, l’affaire “Ntep” n’est qu’un cas parmi d’autres. On se souvient par exemple du calvaire vécu par Woulgang qui avait recu 120 coups de fouets sur les fesses et qui en est sorti avec le postérieur endommagé. Dans le cadre des revendications politiques de 2018, les militants du mouvement pour la renaissance du cameroun (Mrc) en ont ete victimes de torture, selon Human Rights Watch. Et pourtant, l’Etat du Cameroun est partie à la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qui prévoit a son article 2(1) que “Tout Etat partie prend des mesures législatives, administratives, judiciaires et autres mesures efficaces pour empêcher que des actes de torture soient commis dans tout territoire sous sa juridiction.”
Hervé Ndombong

