La quête des prébendes et la dictature des partis brident la liberté d’expression des parlementaires
Le système présidentialiste a fortement contribué à l’effacement du parlement camerounais. Cette situation frustre de nombreux parlementaires et journalistes qui s’autocensurent lorsqu’il d’aborder des questions d’intérêt national.
Sollicitée fin avril dernier par la Radio universitaire Nanfah pour parler du comment elle entend se déployer au niveau du Sénat camerounais pour favoriser l’émancipation des femmes et l’insertion socioprofessionnelle de la jeune fille comme promis lors de sa campagne électorale, la sénatrice Françoise Puéné dit Mamy Nyanga, a multiplié de faux rendez-vous. Le protocole d’interview porté à son endroit par Solange Fébé, rédactrice en chef adjoint de ladite radio n’a jamais connu de suite favorable. L’élue du Rdpc au sénat ayant opté pour «un silence radio».
Dénoncer à la télévision est plus sensible
Cette attitude est similaire à celle de son homologue Flaubert Tsiengang, député de la Mifi à l’Assemblée nationale. Un protocole d’interview déposé à son cabinet, avec une sollicitation d’audience à l’appui, et, à sa demande, n’a jamais connu de réponses négative ou positive. Et pourtant le Dr Jules Hilaire Focka Focka, militant du même parti et président du Conseil régional de l’Ouest, n’a pas hésité d’apporter une réponse lorsqu’il a été sollicité pour intervenir pour parler de la même question. Le Dr Ing Fréderic Djeuhon, maire de la commune de Bazou, est aussi un leader politique ouvert, malgré son appartenance au Rdpc. Osih du Front social démocrate (Sdf en anglais), Patricia Ndam Njoya et Youmo Koupit de l’Union démocratique du Cameroun (Udc), élus de l’opposition, sont ouverts à la presse. Contactés par Journalistes en Afriques pour le développement (Jade), lors de la célébration le 03 mai dernier de la 33eme édition de la journée internationale de la liberté de la presse, ils plaident pour la dépénalisation des délits de presse au Cameroun.
Habituellement repoussés par les élus de la majorité parlementaire, les journalistes n’ont plus le courage de les approcher pour solliciter leurs avis personnels ou des informations sur des questions d’intérêt national. « Il y a des sujets sur lesquels un député du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) ne peut se prononcer. Ils ne veulent pas dire des choses qui traduisent le laxisme ou la faiblesse du gouvernement. Ils sont surtout réticents lorsqu’il s’agit d’être enregistré en vue d’une diffusion à la Télévision. C’est plus sensible que la radio et la presse écrite », confie Vivien Tonfack, responsable de la chaine de télévision à capitaux privés, Équinoxe Télévision dans la région de l’Ouest.
Est-ce à dire que l’État bride la liberté d’expression des parlementaires et Comment ? Interpellé au sujet de cette question, le Professeur Joseph Kankeu, spécialiste du droit parlementaire et électoral et ancien député à l’Assemblée nationale, pense qu’il est important que la discipline du parti soit respectée. Selon lui, au niveau du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), où il officie comme chargé de mission au comité central, « il faut être mandaté par le secrétaire général ou le secrétaire national à la communication pour parler au nom du Rdpc dans les medias ». Quid de l’immunité, de l’inviolabilité et du caractère impératif du mandat de parlementaire. « Au Cameroun, l’accession à une fonction d’élu au parlement n’est pas forcement le fruit de la compétition politique, mais des positionnements et des arrangements d’ordre politique et administrative.
Le caractère démocratique du système électoral est questionnable. Certains sénateurs sont nommés. Quel liberté de ton un sénateur nommé par le pouvoir exécutif peut avoir vis-à-vis du gouvernement? », s’interroge George Tassing, analyste politique. Il poursuit en expliquant que la majorité des élus Camerounais sont tenus de rester subordonner au pouvoir exécutif : « Les maires, les députés, qu’ils soient du pouvoir ou de l’opposition doivent être muets pour bénéficier des prébendes et autres avantages qui relèvent de la discrétion du chef du pouvoir exécutif ou des ministres. Au Sénat ou à l’Assemblée nationale, le Rdpc, parti au pouvoir jouit d’une majorité obèse. Il dicte et contrôle tout.
Ce qui fait que pour la levée de l’immunité parlementaire d’un élu du parti ou de l’opposition, il ne faut pas se faire de la peine. Il suffit juste que le chef du Rdpc qui est en même temps chef de l’exécutif, ordonne la convocation d’une session parlementaire à cet effet.» « On a vu des élus de l’opposition qui ont séduit les électeurs avec un discours de contestation de l’ordre établis. Arrivés au parlement, une fois qu’ils jouissent des privilèges et des frais de mission octroyée par la majorité parlementaire confondue à la majorité gouvernementale. Ils se taisent ou tiennent des discours laudateurs à l’endroit du régime en place. Ils ne peuvent plus parler car ils sont appelés à faire allégeance au président de l’Assemblée nationale pour bénéficier des missions, parfois fictives, hors du triangle national dans le cadre de la solidarité parlementaire international ou dans le cadre des groupes d’amitié », déplore cet analyste politique.
La liberté d’expression, pierre angulaire de la démocratie
Cette analyse pousse à croire que l’État du Cameroun n’est point engagé à réaffirmer l’importance fondamentale de la liberté d’expression et de l’accès à l’information en tant que droits de l’homme individuels, pierres angulaires de la démocratie et moyens de garantir le respect des autres droits de l’homme. Ce qui est contraire à l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples qui consacre le droit à l’information et la liberté d’expression. Plus explicitement, la Déclaration de principes sur la Liberté d’expression et l’Accès à l’information en Afrique traite de cette question au niveau de son chapitre III relatif au Droit d’accès à l’information.
Le point 59 de cette Déclaration énonce : « Le droit d’accès à l’information doit être garanti par la loi, conformément
aux principes suivants :
a. Tout individu a le droit d’accéder, rapidement et à peu de frais, aux informations détenues par des organismes publics et les organismes privés concernés.
b. Tout individu a le droit d’accéder, rapidement et à peu de frais, aux informations détenues par des organismes publics et susceptibles de contribuer à l’exercice ou la protection de tout droit. » Le point 71 dudit texte souligne que « tout refus de communiquer des informations sera notifié rapidement, par écrit, et sera dûment motivé et fondé sur les normes régionales et internationales en vigueur et sur les meilleures pratiques en matière d’accès à l’information. ». Mais aucun député ou élu camerounais ne le fait… La loi du silence total et absolu semble prévaloir.
Guy Modeste DZUDIE(Jade)

